La Revue du Spectacle, le magazine des arts de la scène et du spectacle vivant. Infos théâtre, chanson, café-théâtre, cirque, arts de la rue, agenda, CD, etc.



Augmenter la taille du texte
Diminuer la taille du texte
Partager
Lyrique

"De la Maison des Morts", une humanité offensée et bouleversante vue par Patrice Chéreau

Temps fort de la saison de l'Opéra de Paris, la magnifique et bouleversante production du dernier opéra de Leos Janàcek, imaginée par le metteur en scène disparu en 2013, est à l'affiche pour six représentations. Un spectacle à voir absolument.



© Élisa Haberer/Opéra national de Paris.
© Élisa Haberer/Opéra national de Paris.
Aller voir ou revoir cette production de l'opéra de Janàcek, la perfection scénique de ses tableaux, son humanité bouleversante, son intelligence supérieure, permet de mesurer - s'il le fallait encore - à quel point Patrice Chéreau nous manque. Peu de créateurs donnent un tel sentiment, des années après leur disparition, d‘un deuil inconsolable tant artistique qu'humain.

Nous ne l'avons approché qu'à travers ses films, ses mises en scène au théâtre et à l'opéra, et pourtant il figure à jamais dans l'aréopage de ces grands artistes qui ont su nous parler intimement. C'est donc avec une grande joie que nous avions appris que Stéphane Lissner avait décidé de programmer cette année à Paris le travail commandé par ses soins en 2007 pour les Wiener Festwochen, repris ensuite au Festival d'Aix-en-Provence.

Fruit de la troisième collaboration entre Pierre Boulez et Patrice Chéreau (après leurs Ring commencé en 1976 et "Lulu" en 1978), "De la Maison des Morts" était un spectacle passionnant d'une heure quarante où se conjuguaient les talents des deux hommes : le présentisme expressionniste absolu de la musique dirigée par le premier et, pour le second, le travail sur la lisibilité pour le spectateur des relations complexes entre quelques "morts" (ces bagnards condamnés au goulag à de longues peines), dans une splendide série de tableaux très dynamiques arrachés aux lisières de l'horreur concentrationnaire.

© Élisa Haberer/Opéra national de Paris.
© Élisa Haberer/Opéra national de Paris.
Nul temps mort dans cet enfer gris, où les hommes souvent coupables des meurtres les plus atroces tentent de survivre entre remords et désespoir. Alors que la rédemption et la lumière agonisent dans des dortoirs cernés par l'hiver sibérien que rappellent les hauts murs aveugles du scénographe Richard Peduzzi, les mots seuls peuvent ressusciter le passé et tenter d'exorciser en vain la culpabilité et la mort. Force d'un drame dont la nécessité s'impose : c'est l'honneur de l'opéra contemporain qu'une vision de cette classe puisse rencontrer une œuvre du patrimoine.

Les détenus conjurent l'ennui comme ils peuvent dans le beau ballet tragique que Chéreau a imaginé avec le chorégraphe Thierry Thieû Niang : jeu de football improvisé, soin apporté à un aigle blessé, vol d'un manteau chaud alors qu'un nouveau détenu est promptement déshabillé, bagarres, pantomimes burlesques donnant chair aux souvenirs bons ou mauvais.

Pas d'action dramatique à proprement parler dans le livret de Leos Janàcek, largement extrait du récit de Fédor Dostoïevski (1) ; un livret dont le sens apparaît dans l'architecture générale avec la juxtaposition des narrations de quatre détenus, le symbole de l'aigle à qui on rendra la liberté, sans oublier la relation entretenue entre le prisonnier politique Goriantchikov, un noble instruit, et le jeune Alieïa à qui il apprend à lire.

© Élisa Haberer/Opéra national de Paris.
© Élisa Haberer/Opéra national de Paris.
Dans une unité de temps et de lieu étouffante (2), soulignée par le très beau dispositif de Richard Peduzzi superbement éclairé par Bertrand Couderc, ces hommes entre eux se cognent, s'aident, se séparent, s'élancent et meurent entre travail forcé inepte (ces milliers de déchets qui tombent des cintres, à ramasser) et crises de folie sans issue (Le Petit Prisonnier, Louka Kouzmich). Chéreau rend à ces humiliés et offensés, à ces repris de justice méprisables leur humanité poignante en nous tendant un miroir fraternel.

La distribution vocale est à la hauteur des enjeux de ce cauchemar intemporel. Outre les très beaux chœurs, on appréciera l'art de la plupart des quinze chanteurs reprenant à Paris leur rôle de 2007 : le Louka de Stefan Margita impressionne toujours en brute pas tout à fait impavide. L'Aleïa d'Eric Stoklossa au chant clair incarne subtilement l'innocence outragée touchée par la grâce. Face aux autres détenus (dont le pitoyable Chapkine d'un Peter Hoare inspiré en autre victime de la misère sociale), il brille vraiment de "cette étincelle divine" présente en chaque homme (3).

Pour les nouveaux venus, le ténor Ladislav Elgr (Skouratov), les basses Willard White (Goriantchikov) et Peter Mattei sont bouleversants d'humanité troublée. Ce dernier, avec son long récit du troisième acte, défend admirablement cette "mélodie du parler" qu'a créée Janàcek. Un Janàcek soucieux de rénover la vocalité à l'opéra en s'inspirant des chants et de la langue tchèques.

© Élisa Haberer/Opéra national de Paris.
© Élisa Haberer/Opéra national de Paris.
Dans la fosse, Esa-Pekka Salonen marche sur les traces de Pierre Boulez en soulignant les tensions, les rythmes sauvages, toujours inattendus et les couleurs orchestrales polarisées de ce "primitivisme puissant" (imprégné de folklore morave) que relevait le maître français. Compassionnelle ou sarcastique, cette musique mobilise musiciens et spectateurs en une intense expérience existentielle.

Pour les amoureux (nombreux) du travail révolutionnaire de Patrice Chéreau, l'Opéra de Paris organise avec la Bibliothèque Nationale de France une exposition au Palais Garnier sur ses mises en scène lyriques jusqu'au 3 mars 2018.

(1) D'après "Souvenirs de la Maison des Morts" (1861).
(2) Pas de deuxième acte en extérieur ici "sur les rives de l'Irtych".
(3) Citation de Dostoïevski qu'avait recopiée Janàcek sur sa partition.

© Élisa Haberer/Opéra national de Paris.
© Élisa Haberer/Opéra national de Paris.
Du 18 novembre au 2 décembre 2017.
Vendredi 24 à 20 h, dimanche 26 à 14 h 30, mercredi 29 et samedi 2 à 20 h.

Opéra national de Paris.
Place de la Bastille Paris (12e).
Tel : 08 92 89 90 90.
>> operadeparis.fr

"De la Maison des Morts" (1930).
Opéra en trois actes.
Musique et livret de Leos Janàcek (1854-1928).
En langue tchèque surtitrée en français et en anglais.
Durée : 1 h 40 sans entracte.

© Élisa Haberer/Opéra national de Paris.
© Élisa Haberer/Opéra national de Paris.
Esa-Pekka Salonen, direction musicale.
Patrice Chéreau, mise en scène.
Peter Mc Clintock, Vincent Huguet, réalisation de la mise en scène.
Thierry Thieû Niang, collaboration artistique.
Richard Peduzzi, décors.
Caroline de Vivaise, costumes.
Bertrand Couderc, lumières.

Willard White, Alexandre Petrovitch Goriantchikov.
Eric Stoklossa, Alieïa.
Stefan Margita, Louka Kouzmich/Filka Morosov.
Ladislav Elgr, Skouratov.
Susannah Haberfeld, Une Prostituée.
Peter Hoare, Chapkine.
Peter Mattei, Chichkov.

Orchestre et Chœurs de l'Opéra national de Paris.
José Luis Basso, Chef des Chœurs.

Christine Ducq
Jeudi 23 Novembre 2017

Nouveau commentaire :

Concerts | Lyrique




Numéros Papier

Anciens Numéros de La Revue du Spectacle (10)

Vente des numéros "Collectors" de La Revue du Spectacle.
10 euros l'exemplaire, frais de port compris.






À Découvrir

"La Chute" Une adaptation réussie portée par un jeu d'une force organique hors du commun

Dans un bar à matelots d'Amsterdam, le Mexico-City, un homme interpelle un autre homme.
Une longue conversation s'initie entre eux. Jean-Baptiste Clamence, le narrateur, exerçant dans ce bar l'intriguant métier de juge-pénitent, fait lui-même les questions et les réponses face à son interlocuteur muet.

© Philippe Hanula.
Il commence alors à lever le voile sur son passé glorieux et sa vie d'avocat parisien. Une vie réussie et brillante, jusqu'au jour où il croise une jeune femme sur le pont Royal à Paris, et qu'elle se jette dans la Seine juste après son passage. Il ne fera rien pour tenter de la sauver. Dès lors, Clamence commence sa "chute" et finit par se remémorer les événements noirs de son passé.

Il en est ainsi à chaque fois que nous prévoyons d'assister à une adaptation d'une œuvre d'Albert Camus : un frémissement d'incertitude et la crainte bien tangible d'être déçue nous titillent systématiquement. Car nous portons l'auteur en question au pinacle, tout comme Jacques Galaud, l'enseignant-initiateur bien inspiré auprès du comédien auquel, il a proposé, un jour, cette adaptation.

Pas de raison particulière pour que, cette fois-ci, il en eût été autrement… D'autant plus qu'à nos yeux, ce roman de Camus recèle en lui bien des considérations qui nous sont propres depuis toujours : le moi, la conscience, le sens de la vie, l'absurdité de cette dernière, la solitude, la culpabilité. Entre autres.

Brigitte Corrigou
09/10/2024
Spectacle à la Une

"Dub" Unité et harmonie dans la différence !

La dernière création d'Amala Dianor nous plonge dans l'univers du Dub. Au travers de différents tableaux, le chorégraphe manie avec rythme et subtilité les multiples visages du 6ᵉ art dans lequel il bâtit un puzzle artistique où ce qui lie l'ensemble est une gestuelle en opposition de styles, à la fois virevoltante et hachée, qu'ondulante et courbe.

© Pierre Gondard.
En arrière-scène, dans une lumière un peu sombre, la scénographie laisse découvrir sept grands carrés vides disposés les uns sur les autres. Celui situé en bas et au centre dessine une entrée. L'ensemble représente ainsi une maison, grande demeure avec ses pièces vides.

Devant cette scénographie, onze danseurs investissent les planches à tour de rôle, chacun y apportant sa griffe, sa marque par le style de danse qu'il incarne, comme à l'image du Dub, genre musical issu du reggae jamaïcain dont l'origine est due à une erreur de gravure de disque de l'ingénieur du son Osbourne Ruddock, alias King Tubby, en mettant du reggae en version instrumentale. En 1967, en Jamaïque, le disc-jockey Rudy Redwood va le diffuser dans un dance floor. Le succès est immédiat.

L'apogée du Dub a eu lieu dans les années soixante-dix jusqu'au milieu des années quatre-vingt. Les codes ont changé depuis, le mariage d'une hétérogénéité de tendances musicales est, depuis de nombreuses années, devenu courant. Le Dub met en exergue le couple rythmique basse et batterie en lui incorporant des effets sonores. Awir Leon, situé côté jardin derrière sa table de mixage, est aux commandes.

Safidin Alouache
17/12/2024
Spectacle à la Une

"R.O.B.I.N." Un spectacle jeune public intelligent et porteur de sens

Le trio d'auteurs, Clémence Barbier, Paul Moulin, Maïa Sandoz, s'emparent du mythique Robin des Bois avec une totale liberté. L'histoire ne se situe plus dans un passé lointain fait de combats de flèches et d'épées, mais dans une réalité explicitement beaucoup plus proche de nous : une ville moderne, sécuritaire. Dans cette adaptation destinée au jeune public, Robin est un enfant vivant pauvrement avec sa mère et sa sœur dans une sorte de cité tenue d'une main de fer par un être sans scrupules, richissime et profiteur.

© DR.
C'est l'injustice sociale que les auteurs et la metteure en scène Maïa Sandoz veulent mettre au premier plan des thèmes abordés. Notre époque, qui veut que les riches soient de plus en plus riches et les pauvres de plus pauvres, sert de caisse de résonance extrêmement puissante à cette intention. Rien n'étonne, en fait, lorsque la mère de Robin et de sa sœur, Christabelle, est jetée en prison pour avoir volé un peu de nourriture dans un supermarché pour nourrir ses enfants suite à la perte de son emploi et la disparition du père. Une histoire presque banale dans notre monde, mais un acte que le bon sens répugne à condamner, tandis que les lois économiques et politiques condamnent sans aucune conscience.

Le spectacle s'adresse au sens inné de la justice que portent en eux les enfants pour, en partant de cette situation aux allures tristement documentaires et réalistes, les emporter vers une fiction porteuse d'espoir, de rires et de rêves. Les enfants Robin et Christabelle échappent aux services sociaux d'aide à l'enfance pour s'introduire dans la forêt interdite et commencer une vie affranchie des règles injustes de la cité et de leur maître, quitte à risquer les foudres de la justice.

Bruno Fougniès
13/12/2024