La Revue du Spectacle, le magazine des arts de la scène et du spectacle vivant. Infos théâtre, chanson, café-théâtre, cirque, arts de la rue, agenda, CD, etc.



Augmenter la taille du texte
Diminuer la taille du texte
Partager
Théâtre

"Les Bonnes" Une cérémonie très théâtrale, aux identités (é)mouvantes…

"La cérémonie", c'est ainsi que Solange et Claire, les deux bonnes inventées par Jean Genet, dénomment ce qui les fait échapper à leur condition de domestiques, cloîtrées dans une maison bourgeoise sans autre horizon d'attente que celui offert par leurs fantasmes. En effet, dans ce lieu vécu comme carcéral, leur seule évasion possible prend la forme d'un jeu exaltant : le meurtre – projeté sur l'écran de leurs jours sans fin – de Madame, leur patronne, qu'elles haïssent autant qu'elles l'envient…



© Christophe Raynaud de Lage.
© Christophe Raynaud de Lage.
Pour incarner au plateau cet enfermement physique et mental, Mathieu Touzé a confié à son complice à l'identité troublante, Yuming Hay (l'Herculine d'"Herculine Barbin" vu sur cette même scène du TnBA) le soin d'orchestrer dans le rôle de Madame les identités elles-mêmes flottantes de Solange et Claire, les deux sœurs fondues dans la même problématique.

Mais qu'on ne s'y trompe pas… Lorsque la scène s'éclaire, baignant d'une aveuglante lumière violette une estrade accueillant en parfaite symétrie deux coiffeuses et leurs fauteuils, une commode semblant flotter dans l'air et, en arrière-plan, un portique où les robes de Madame sont accrochées comme des peaux à enfiler, nos yeux sont d'emblée dessillés : on est bien au théâtre… mais pas dans un théâtre bourgeois qui se repaitrait à l'envi d'une réalité sordide. Ce qui va être joué, n'est pas un drame à la papa ourdi d'une morale d'avance convenue, mais bien un conte déjanté où la fantaisie débridée le dispute à la cruauté humaine.

D'ailleurs la traversée du plateau par le laitier, nu comme un ver et prenant tout son temps pour exhiber au passage ses attributs, rajoute une touche supplémentaire au tableau ci-dessus : exit toute représentation académique qui, a fortiori, détonnerait avec la personnalité de Jean Genet, auteur de cette pièce écrite en 1947 pour sa première version, et en 1968 pour sa forme définitive.

© Christophe Raynaud de Lage.
© Christophe Raynaud de Lage.
Quant aux deux sœurs, mues l'une et l'autre par un ressort mécanique empruntant au vivant ses mouvements stéréotypés consistant à vouloir, coûte que coûte, échapper à leur condition en développant un imaginaire façonné par des rêves de pacotille, elles vont se lancer dans des jeux de rôles à faire douter de qui elles sont le nom.

Claire "est" d'abord Madame, se pomponnant devant sa coiffeuse en vilipendant Solange, ayant gardé, elle, son statut de servante, mais pas son identité puisqu'elle "est" devenue sa sœur, Claire… Tandis que Solange-Claire dispose au pied du petit autel de la vierge et aux pieds de Madame des ribambelles de fleurs et de buis béni, Claire-Madame, ayant parfaitement intégré son nouveau rôle de bourgeoise hautaine, égraine un chapelet de remarques fleuries sur les gants de cuisine qui souillent sa chambre, sermonne crûment sa servante d'avoir osé cracher sur ses escarpins vernis pour les faire briller, bref brosse un portrait en 3D de leur maîtresse absente.

D'ailleurs, Claire-Madame se prend si magnifiquement au jeu qu'elle ira jusqu'à s'embrouiller en disant à Solange-Claire qu'elle a dénoncé Monsieur à la police, mélangeant son rôle de Madame avec sa réalité de bonne rêvant de l'assassiner… Comme si les identités se floutaient en se recouvrant dans un fondu-enchaîné de cinéma, le jeu théâtral n'étant pas encore suffisamment intégré pour subvertir les je identitaires.

© Christophe Raynaud de Lage.
© Christophe Raynaud de Lage.
Ce psychodrame grandeur nature, joué de manière fort appuyée, aura pour effet de libérer chez Solange-Claire des paroles venues du tréfonds de leur position de servantes haïssant ce qui leur est refusé : l'objet de leur désir incarné superbement par leur maîtresse dépositaire de la beauté et de la grâce des riches oisives. Crachant sur la robe rouge revêtue par sa sœur, elle tonitrue alors : "Je hais votre poitrine pleine de souffles embaumés. Votre poitrine d'ivoire ! Vos cuisses d'or ! Vos pieds d'ambre ! Je vous hais !".

Tout en étant "en représentation", les deux sœurs se tendent en effet un miroir effrayant, un miroir sans tain où elles se voient telles qu'elles ne peuvent souffrir d'être : des bonnes réduites à être des souillons, des méprisables pouilleuses… "Pour vous servir Madame… Je retourne à ma cuisine. J'y retrouve mes gants, le rot silencieux de l'évier. Vous avez vos fleurs, j'ai mon évier. Je suis la bonne". Perspective insupportable qui a pour effet de déclencher chez Solange-Claire la pulsion meurtrière de mimer (?) l'étranglement du cou fragile de Claire-Madame… lorsque la sonnerie du réveil l'interrompt, annonçant le retour de la vraie Madame et, avec elle, la fin du jeu de rôles.

© Christophe Raynaud de Lage.
© Christophe Raynaud de Lage.
Claire enfilant alors sa robe noire informe de servante, rendues à elles-mêmes, elles creuseront non sans une certaine délectation ce qui les "travaille" le plus chez Madame… Ce n'est pas sa morgue… mais l'amour qu'elle dit leur porter, "Elle nous aime comme la faïence rose de ses latrines, comme son bidet… C'est facile d'être bonne, et souriante, et douce quand on est belle et riche ! Mais être bonne quand on est une bonne !". Tout est dit de cette "ran-cœur" mortelle, mâtinée des élans d'Éros les faisant divaguer (outre le laitier entrevu) sur les attraits de Monsieur envoyé derrière les verrous suite à leurs lettres de dénonciation… dans le dessein de pouvoir, le soir venu dans leur obscure chambrette, fantasmer le suivre au bagne dans un voyage sans retour.

Les deux comédiennes, l'une criarde, l'autre pas, rêvant d'être ce couple éternel du criminel et de la sainte cher à Jean Genet, exulteront. Tombant dans les bras l'une de l'autre, chantant joyeusement – car "l'assassinat est une chose inénarrable" – elles se lancent à corps perdus dans un numéro de music-hall débridé, la salle entière sous les spots clignotant étant transformée en cabaret.

Quant à l'arrivée de Madame, hystérique magnifique incarnée superbement par Yuming Hay surjouant à l'envi les faux pleurs, réelles minauderies et rires surfaits de cette bourgeoise puante de vanité, exhibant en tenue légère surhaussée de talons aiguilles sa supériorité de classe (à défaut d'en avoir), elle fera littéralement sensation…. En effet, le parti pris affiché par Mathieu Touzé de convoquer tous les attraits du voguing parodiant les postures et manières d'une certaine prétendue élite, éclate ici de vérité… théâtrale.

Madame qui les tue avec sa douceur (affectée), ses fleurs (fanées) qu'elle leur offre, ses robes (dont elle ne veut plus) et sa bonté (simulée) qui les empoisonne, distille chez les deux sœurs le poison entêtant qu'en tant que domestiques elles n'appartiennent pas à l'humanité… leur devoir étant alors d'empoisonner "pour de vrai" Madame, unique objet de leur attraction-répulsion. D'où le meurtre joué et rejoué à l'envi, allant même jusqu'à nous faire croire que Solange tue de ses mains Claire-Madame avec enterrement, discours et jouissance de la criminelle à la clef. Jusqu'à la chute où le jeu morbide ne se suffisant plus, "la vie" prendra le pas sous la forme d'une tasse de mixture mortelle bue sciemment par l'une des sœurs faisant – enfin – corps avec le désir d'être celle qu'elles ont détesté faute de pouvoir être elle.

Le parti-pris de Mathieu Touzé de s'entourer de comédiens complices de sa propre "représentation des Bonnes" pour, dans une scénographie à l'unisson, créer une comédie grinçante aux allures déjantées, peut irriter (côté outrancier d'un boulevard de seconde zone)… ou au contraire séduire par un second degré de haut vol pour peu que l'on se laisse prendre par la charge subversive de sa proposition. Pour notre part, nous avons été de ceux sous le charme.

Vu le mardi 9 avril dans la Salle Vauthier du TnBA de Bordeaux (33).

"Les Bonnes"

© Christophe Raynaud de Lage.
© Christophe Raynaud de Lage.
Texte : Jean Genet (aux Éditions Gallimard).
Mise en scène et scénographie : Mathieu Touzé.
Assistante à la mise en scène : Hélène Thil.
Avec : Yuming Hey, Élizabeth Mazev, Stéphanie Pasquet, Thomas Dutay.
Chorégraphie et costumes : Mathieu Touzé.
Éclairagiste : Renaud Lagier.
Régisseur général : Jean-Marc L'Hostis.
Production : Collectif Rêve Concret.
Durée : 1 h 35.

Représenté du mardi 9 au vendredi 12 avril 2024 au TnBA à Bordeaux (33).

Tournée
Du 14 au 16 mai 2024 : Théâtre de la Manufacture - CDN Nancy Lorraine, Nancy (54).
30 mai 2024 : Maison de la Culture, Nevers (58).

Yves Kafka
Mercredi 17 Avril 2024

Nouveau commentaire :

Théâtre | Danse | Concerts & Lyrique | À l'affiche | À l'affiche bis | Cirque & Rue | Humour | Festivals | Pitchouns | Paroles & Musique | Avignon 2017 | Avignon 2018 | Avignon 2019 | CédéDévédé | Trib'Une | RV du Jour | Pièce du boucher | Coulisses & Cie | Coin de l’œil | Archives | Avignon 2021 | Avignon 2022 | Avignon 2023 | Avignon 2024 | À l'affiche ter




Numéros Papier

Anciens Numéros de La Revue du Spectacle (10)

Vente des numéros "Collectors" de La Revue du Spectacle.
10 euros l'exemplaire, frais de port compris.






À Découvrir

"La Chute" Une adaptation réussie portée par un jeu d'une force organique hors du commun

Dans un bar à matelots d'Amsterdam, le Mexico-City, un homme interpelle un autre homme.
Une longue conversation s'initie entre eux. Jean-Baptiste Clamence, le narrateur, exerçant dans ce bar l'intriguant métier de juge-pénitent, fait lui-même les questions et les réponses face à son interlocuteur muet.

© Philippe Hanula.
Il commence alors à lever le voile sur son passé glorieux et sa vie d'avocat parisien. Une vie réussie et brillante, jusqu'au jour où il croise une jeune femme sur le pont Royal à Paris, et qu'elle se jette dans la Seine juste après son passage. Il ne fera rien pour tenter de la sauver. Dès lors, Clamence commence sa "chute" et finit par se remémorer les événements noirs de son passé.

Il en est ainsi à chaque fois que nous prévoyons d'assister à une adaptation d'une œuvre d'Albert Camus : un frémissement d'incertitude et la crainte bien tangible d'être déçue nous titillent systématiquement. Car nous portons l'auteur en question au pinacle, tout comme Jacques Galaud, l'enseignant-initiateur bien inspiré auprès du comédien auquel, il a proposé, un jour, cette adaptation.

Pas de raison particulière pour que, cette fois-ci, il en eût été autrement… D'autant plus qu'à nos yeux, ce roman de Camus recèle en lui bien des considérations qui nous sont propres depuis toujours : le moi, la conscience, le sens de la vie, l'absurdité de cette dernière, la solitude, la culpabilité. Entre autres.

Brigitte Corrigou
09/10/2024
Spectacle à la Une

"Dub" Unité et harmonie dans la différence !

La dernière création d'Amala Dianor nous plonge dans l'univers du Dub. Au travers de différents tableaux, le chorégraphe manie avec rythme et subtilité les multiples visages du 6ᵉ art dans lequel il bâtit un puzzle artistique où ce qui lie l'ensemble est une gestuelle en opposition de styles, à la fois virevoltante et hachée, qu'ondulante et courbe.

© Pierre Gondard.
En arrière-scène, dans une lumière un peu sombre, la scénographie laisse découvrir sept grands carrés vides disposés les uns sur les autres. Celui situé en bas et au centre dessine une entrée. L'ensemble représente ainsi une maison, grande demeure avec ses pièces vides.

Devant cette scénographie, onze danseurs investissent les planches à tour de rôle, chacun y apportant sa griffe, sa marque par le style de danse qu'il incarne, comme à l'image du Dub, genre musical issu du reggae jamaïcain dont l'origine est due à une erreur de gravure de disque de l'ingénieur du son Osbourne Ruddock, alias King Tubby, en mettant du reggae en version instrumentale. En 1967, en Jamaïque, le disc-jockey Rudy Redwood va le diffuser dans un dance floor. Le succès est immédiat.

L'apogée du Dub a eu lieu dans les années soixante-dix jusqu'au milieu des années quatre-vingt. Les codes ont changé depuis, le mariage d'une hétérogénéité de tendances musicales est, depuis de nombreuses années, devenu courant. Le Dub met en exergue le couple rythmique basse et batterie en lui incorporant des effets sonores. Awir Leon, situé côté jardin derrière sa table de mixage, est aux commandes.

Safidin Alouache
17/12/2024
Spectacle à la Une

"R.O.B.I.N." Un spectacle jeune public intelligent et porteur de sens

Le trio d'auteurs, Clémence Barbier, Paul Moulin, Maïa Sandoz, s'emparent du mythique Robin des Bois avec une totale liberté. L'histoire ne se situe plus dans un passé lointain fait de combats de flèches et d'épées, mais dans une réalité explicitement beaucoup plus proche de nous : une ville moderne, sécuritaire. Dans cette adaptation destinée au jeune public, Robin est un enfant vivant pauvrement avec sa mère et sa sœur dans une sorte de cité tenue d'une main de fer par un être sans scrupules, richissime et profiteur.

© DR.
C'est l'injustice sociale que les auteurs et la metteure en scène Maïa Sandoz veulent mettre au premier plan des thèmes abordés. Notre époque, qui veut que les riches soient de plus en plus riches et les pauvres de plus pauvres, sert de caisse de résonance extrêmement puissante à cette intention. Rien n'étonne, en fait, lorsque la mère de Robin et de sa sœur, Christabelle, est jetée en prison pour avoir volé un peu de nourriture dans un supermarché pour nourrir ses enfants suite à la perte de son emploi et la disparition du père. Une histoire presque banale dans notre monde, mais un acte que le bon sens répugne à condamner, tandis que les lois économiques et politiques condamnent sans aucune conscience.

Le spectacle s'adresse au sens inné de la justice que portent en eux les enfants pour, en partant de cette situation aux allures tristement documentaires et réalistes, les emporter vers une fiction porteuse d'espoir, de rires et de rêves. Les enfants Robin et Christabelle échappent aux services sociaux d'aide à l'enfance pour s'introduire dans la forêt interdite et commencer une vie affranchie des règles injustes de la cité et de leur maître, quitte à risquer les foudres de la justice.

Bruno Fougniès
13/12/2024