La Revue du Spectacle, le magazine des arts de la scène et du spectacle vivant. Infos théâtre, chanson, café-théâtre, cirque, arts de la rue, agenda, CD, etc.



Augmenter la taille du texte
Diminuer la taille du texte
Partager
Théâtre

Danseurs et musiciens de Sebatu... L’art se mêle au mystique

"Une nuit balinaise", Théâtre national de Chaillot, Paris

D’une gestuelle à la fois sensuelle et presque mécanique, les danseurs et musiciens de Sebatu présentent un spectacle avec des sonorités, un rythme et des mouvements d’une précision et d’une synchronisation de grande qualité. L’Art se mêle au Mystique avec bonheur.



© Guy Delahaye.
© Guy Delahaye.
Sur scène est joué dans une atmosphère feutrée "Gong kebyar" de Wayan Susila avec, côté cour, un ensemble d’instruments mélodiques à lames, les gangsas, et côté jardin, les barangans qui nourrissent la ligne mélodique d’un tempo relevé et grave. En face, des tambours, kendang, battent la mesure.

Nous voilà sur une autre rive artistique, un autre continent musical, loin des sonorités occidentales. Le spectacle est superbe de synchronisation, les gangsas répondant aux barangans. Le spectacle est aussi visuel avec une gestuelle précise et synchronisée des musiciens. La complémentarité entre les deux ensembles ne font qu’un, comme un dialogue entre deux mondes à la fois différents et proches.

Puis les danseuses de cour, Legong Kraton, apparaissent. La danse est aérienne avec une ondulation des membres supérieurs mimant une gestuelle autant sensuelle que mécanique. C’est un équilibre entre mouvements courbes, de par la gestuelle des bras, et anguleux, de par les mouvements brisés des coudes. Les gestes sont à la fois courts, cambrés et vifs.

© Guy Delahaye.
© Guy Delahaye.
Dans les danses de Legong Kraton, des Telek et de Kebyar duduk, les gestes sont précis, concis, dans un basculement perpétuel entre bassin et hanches, jambes et bras, yeux et menton. Les visages participent aux danses avec des regards, fixes et très ouverts, qui partent dans une direction opposée à celles des hanches. Les doigts longilignes sont très écartés avec toujours le doigt d’une main marquant de légers frétillements.

Danse asexuée, il y a nulle différence entre gestuelle masculine et féminine. Les membres supérieurs sont comme des virgules corporelles mimant des ondulations. Par la plante des pieds, les membres inférieurs font des courbures avec orteils et talon cambrés. Sans oublier ces coups de talons des danseurs sur le bas de la tunique comme pour s’échapper d’une prison de toile. Le buste semble répondre à la plante des pieds par le biais de basculements et de déplacements rapides et glissés. Les danses deviennent ainsi aériennes et terriennes.

Les danses balinaises, à l’inverse des danses occidentales, ne mettent pas en avant l’individualité des danseurs. Derrière ce danseur, nul individu. Derrière cette danseuse, nulle personne. Il faut y voir un dieu, une déesse, le Mal ou le Bien. Nous sommes face à des danses dont les contours artistiques se nourrissent de culture et d’une mythologie très manichéenne. Les danseurs sont occultés derrière leurs masques, leurs mouvements aussi gracieux que mécaniques, leurs cris, leurs onomatopées ou leurs chants parlés mélodieux.

© Guy Delahaye.
© Guy Delahaye.
Et puis vient ce chant superbe d’onomatopées, le tjak, fait par un chœur d’hommes assis, le torse nu, dans une dynamique autant corporelle que vocale donnant le sentiment mystérieux d’une congrégation tonnant un chant d’exorcisme. L’art se mêle au mystique.

Après le chant et la danse, c’est au tour du théâtre dansé avec le Gambuh dans une légende de princes autour d’amours malheureuses derrière une musique, des masques et des dialogues. Nous sommes dans le patrimoine culturel javanais qui a été adopté par les balinais. L’approche est toutefois, pour cette seule partie du spectacle, un peu cabotine.

Par ces écrits, on sait qu’Artaud avait été fasciné en 1931 par ces danses à l’Exposition universelle. Il en avait puisé une moelle artistique dans son approche du théâtre qu’il voulait "rituel et magique… lié à des forces… des croyances effectives…". Cartier Bresson avait aussi immortalisé la danse du Kebyar duduk lors d’un voyage effectué à Bali. À l’époque, nombres d’artistes avaient rejoint Artaud dans sa fascination.

La fascination demeure car de ces danses, tout un ensemble de valeurs en découlent qui font que les croyances, les musiques, les danses, les chants aussi éloignés soient-ils de nos repères, restent sujets d’étonnement, de questionnement et source de rapprochement vers l’Autre et l’Ailleurs. Avec ce spectacle, superbe dans ses chants, sa musique et ses danses, l’Ailleurs et l’Ici peuvent se congratuler.

"Une nuit balinaise - Danseurs et musiciens de Sebatu"

© Guy Delahaye.
© Guy Delahaye.
Conception du projet : Jacques Brunet, Jean-Luc Larguier.
Direction artistique et musicale : Nyoman Jaya, Gede Adhi.
Création lumière : Dominique Bonvallet.
Conseiller scientifique : Dewa Putra.
Assistant et interprète : Amine Jakfar.
Avec 48 musiciens, danseuses, danseurs, actrices et acteurs du village de Sebatu.
Spectacle avec surtitrage pour les parties théâtrales.
Durée : 3 h 30 (entractes compris).

Spectacle du 21 au 29 septembre 2012.
Du mardi au samedi 19 h, dimanche 14 h (relâche lundi 24 septembre).
Théâtre National de Chaillot, salle Jean Vilar, Paris 16e, 01 53 65 30 00.
>> theatre-chaillot.fr

Spectacle du 2 au 6 octobre 2012.
Les Gémeaux - Scène Nationale, Sceaux (92), 01 46 61 36 67.
Du mardi au samedi à 20 h 45, dimanche à 17 h.
>> lesgemeaux.com

Safidine Alouache
Mardi 25 Septembre 2012

Nouveau commentaire :

Théâtre | Danse | Concerts & Lyrique | À l'affiche | À l'affiche bis | Cirque & Rue | Humour | Festivals | Pitchouns | Paroles & Musique | Avignon 2017 | Avignon 2018 | Avignon 2019 | CédéDévédé | Trib'Une | RV du Jour | Pièce du boucher | Coulisses & Cie | Coin de l’œil | Archives | Avignon 2021 | Avignon 2022 | Avignon 2023 | Avignon 2024 | À l'affiche ter




Numéros Papier

Anciens Numéros de La Revue du Spectacle (10)

Vente des numéros "Collectors" de La Revue du Spectacle.
10 euros l'exemplaire, frais de port compris.






À Découvrir

"La Chute" Une adaptation réussie portée par un jeu d'une force organique hors du commun

Dans un bar à matelots d'Amsterdam, le Mexico-City, un homme interpelle un autre homme.
Une longue conversation s'initie entre eux. Jean-Baptiste Clamence, le narrateur, exerçant dans ce bar l'intriguant métier de juge-pénitent, fait lui-même les questions et les réponses face à son interlocuteur muet.

© Philippe Hanula.
Il commence alors à lever le voile sur son passé glorieux et sa vie d'avocat parisien. Une vie réussie et brillante, jusqu'au jour où il croise une jeune femme sur le pont Royal à Paris, et qu'elle se jette dans la Seine juste après son passage. Il ne fera rien pour tenter de la sauver. Dès lors, Clamence commence sa "chute" et finit par se remémorer les événements noirs de son passé.

Il en est ainsi à chaque fois que nous prévoyons d'assister à une adaptation d'une œuvre d'Albert Camus : un frémissement d'incertitude et la crainte bien tangible d'être déçue nous titillent systématiquement. Car nous portons l'auteur en question au pinacle, tout comme Jacques Galaud, l'enseignant-initiateur bien inspiré auprès du comédien auquel, il a proposé, un jour, cette adaptation.

Pas de raison particulière pour que, cette fois-ci, il en eût été autrement… D'autant plus qu'à nos yeux, ce roman de Camus recèle en lui bien des considérations qui nous sont propres depuis toujours : le moi, la conscience, le sens de la vie, l'absurdité de cette dernière, la solitude, la culpabilité. Entre autres.

Brigitte Corrigou
09/10/2024
Spectacle à la Une

"Dub" Unité et harmonie dans la différence !

La dernière création d'Amala Dianor nous plonge dans l'univers du Dub. Au travers de différents tableaux, le chorégraphe manie avec rythme et subtilité les multiples visages du 6ᵉ art dans lequel il bâtit un puzzle artistique où ce qui lie l'ensemble est une gestuelle en opposition de styles, à la fois virevoltante et hachée, qu'ondulante et courbe.

© Pierre Gondard.
En arrière-scène, dans une lumière un peu sombre, la scénographie laisse découvrir sept grands carrés vides disposés les uns sur les autres. Celui situé en bas et au centre dessine une entrée. L'ensemble représente ainsi une maison, grande demeure avec ses pièces vides.

Devant cette scénographie, onze danseurs investissent les planches à tour de rôle, chacun y apportant sa griffe, sa marque par le style de danse qu'il incarne, comme à l'image du Dub, genre musical issu du reggae jamaïcain dont l'origine est due à une erreur de gravure de disque de l'ingénieur du son Osbourne Ruddock, alias King Tubby, en mettant du reggae en version instrumentale. En 1967, en Jamaïque, le disc-jockey Rudy Redwood va le diffuser dans un dance floor. Le succès est immédiat.

L'apogée du Dub a eu lieu dans les années soixante-dix jusqu'au milieu des années quatre-vingt. Les codes ont changé depuis, le mariage d'une hétérogénéité de tendances musicales est, depuis de nombreuses années, devenu courant. Le Dub met en exergue le couple rythmique basse et batterie en lui incorporant des effets sonores. Awir Leon, situé côté jardin derrière sa table de mixage, est aux commandes.

Safidin Alouache
17/12/2024
Spectacle à la Une

"R.O.B.I.N." Un spectacle jeune public intelligent et porteur de sens

Le trio d'auteurs, Clémence Barbier, Paul Moulin, Maïa Sandoz, s'emparent du mythique Robin des Bois avec une totale liberté. L'histoire ne se situe plus dans un passé lointain fait de combats de flèches et d'épées, mais dans une réalité explicitement beaucoup plus proche de nous : une ville moderne, sécuritaire. Dans cette adaptation destinée au jeune public, Robin est un enfant vivant pauvrement avec sa mère et sa sœur dans une sorte de cité tenue d'une main de fer par un être sans scrupules, richissime et profiteur.

© DR.
C'est l'injustice sociale que les auteurs et la metteure en scène Maïa Sandoz veulent mettre au premier plan des thèmes abordés. Notre époque, qui veut que les riches soient de plus en plus riches et les pauvres de plus pauvres, sert de caisse de résonance extrêmement puissante à cette intention. Rien n'étonne, en fait, lorsque la mère de Robin et de sa sœur, Christabelle, est jetée en prison pour avoir volé un peu de nourriture dans un supermarché pour nourrir ses enfants suite à la perte de son emploi et la disparition du père. Une histoire presque banale dans notre monde, mais un acte que le bon sens répugne à condamner, tandis que les lois économiques et politiques condamnent sans aucune conscience.

Le spectacle s'adresse au sens inné de la justice que portent en eux les enfants pour, en partant de cette situation aux allures tristement documentaires et réalistes, les emporter vers une fiction porteuse d'espoir, de rires et de rêves. Les enfants Robin et Christabelle échappent aux services sociaux d'aide à l'enfance pour s'introduire dans la forêt interdite et commencer une vie affranchie des règles injustes de la cité et de leur maître, quitte à risquer les foudres de la justice.

Bruno Fougniès
13/12/2024