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Théâtre

Le Théâtre du Peuple et Anne-Laure Liégeois offrent à "Peer Gynt" la porte par laquelle s'enfuir enfin

"Peer Gynt" est en lui-même, en actes et en parole, un paradoxe vivant. Durant toute la pièce d'Ibsen, il a l'obstination de fuir toutes les contraintes de l'existence réelle afin de ne se plier à aucun devoir et pour "être soi-même" comme il le clame au long de la pièce. Mais il désire de toutes ses forces devenir roi, empereur ou quoique ce soit d'autre qui soit une réussite éblouissante. En quelque sorte être roi sans que rien ne soit changé en lui, sans qu'il subisse aucune contrainte, aucune déformation. Pris entre ces deux impératifs inconciliables, un destin exceptionnel et tragique se dessine fatalement devant lui.



© Christophe Raynaud de Lage.
© Christophe Raynaud de Lage.
Et les épreuves qu'il va rencontrer (une vie entière que retrace cette pièce gigantesque qui ne dure ici que trois heures) seront vécues et dépassées à chaque fois par un double motif. Tout est double chez Peer Gynt. Chaque envers a son endroit. Chaque médaille, son revers. Dès les premiers mots de la première scène entre sa mère et lui, cette dualité se met en place : d'un côté le réel, de l'autre l'imaginaire. Et les autres épisodes de la pièce seront également vécus sous deux astres. C'est le signe des âmes poétiques qui ne peuvent se résoudre à un seul motif pour étayer leurs choix.

Enfant, puis jeune homme, c'est un rien, un moins que rien que ce Peer (diminutif de Peter) élevé par sa mère seule, en pur dénuement, dans un petit village perdu dans les montagnes. Un enfant du peuple, et même du bas peuple, méprisé par les autres villageois. On le découvre dès le début de la pièce s'évadant de sa réalité médiocrissime grâce à son imaginaire et même grâce aux affabulations les plus délirantes et aux désirs les plus irréalisables et aux promesses les plus intenables. Pour cette verve de conteur, d'inventeur, de mythomane capable de mêler sa vraie vie aux contes les plus populaires, les autres le regardent comme on regarde un fou. Il est une victime des moqueries jusqu'à ce qu'il fasse une chose que la morale réprouve : séduire une jeune mariée et la "déshonorer".

© Christophe Raynaud de Lage.
© Christophe Raynaud de Lage.
Chassé par les villageois, il doit fuir. Mais cette fuite qu'il a provoquée était le seul moyen pour lui de s'échapper de ce village où rien ne l'attend. Fuir pour espérer devenir roi, ou empereur, ou quoique ce soit d'autre de grandiose. Peer Gynt est systématiquement la victime et la cause de ces incessants bonds tout autour de la planète. Une planète qu'on le voit parcourir d'épisodes en épisodes : du pays légendaire des trolls, aux Amériques, au Moyen-Orient, aux Indes et aux Asiles d'Aliénés, jusqu'à revenir dans les fjords glacés de Norvège. Ibsen l'emporte ainsi dans des régions à la fois géographiques, mais aussi chargées de mythologie moderne, de contes, de légendes.

Anne-Laure Liégeois a fait une adaptation intuitive, intelligente, du long texte d'Ibsen. Elle met ainsi en avant une des thématiques puissantes de la pièce : "il" est Celui qui ne trouve pas sa place, l'exilé perpétuel, même chez lui, celui qui n'en a plus. Sa mise en scène ne masque à aucun moment les côtés noirs, dérangeants et inhumains du personnage. Il possède autant de facettes qu'un être ordinaire, mais la lecture qui est faite ici du personnage fait ressortir le tragique de ce destin qui se bat sans cesse pour soulever des montagnes, mais dont on sait pertinemment que chaque nouveau succès sera suivi d'un nouvel échec, d'une nouvelle fuite, à cause de cet orgueil qui le perd à chaque nouvelle étape, mais qui sauve son identité, son nom, son être.

© Christophe Raynaud de Lage.
© Christophe Raynaud de Lage.
Ils sont seize au plateau pour interpréter la cinquantaine de personnages qui donnent vie à cette histoire. La scénographie sobre et modulable, sur deux niveaux dans la première partie, leur laisse un vaste espace de jeu où ils inventent avec précision et énergie chaque nouvelle scène, chaque nouveau lieu. Les costumes et les accessoires (masques, grimages) suffisent à nous faire plonger dans l'imaginaire des légendes et les visions d'Ibsen. Rappelons que les distributions du spectacle d'été du théâtre du Peuple sont toujours partagées entre comédiens professionnels et comédiens amateurs. Le travail fait avec eux par Anne-Laure Liégeois réussit à créer une harmonie totale entre tous.

La représentation dure trois heures, entracte compris, mais la vivacité des tableaux et des scènes fait oublier le temps. La pièce elle-même y contribue, faite à parts égales de fantaisie et de réalisme, dont la belle écriture et la rugosité de certaines scènes fascinent étrangement. On sent que le personnage titre est le double onirique d'Ibsen, pris entre son appétit vertigineux pour le rêve, l'invention, le roman et sa faim inextinguible de réussite réelle et concrète. Comme une lutte avec lui-même, et avec le monde, la société.

© Christophe Raynaud de Lage.
© Christophe Raynaud de Lage.
Cette création a le grand mérite de moderniser de façon habile les dialogues, les thématiques et surtout les personnages d'Ibsen pour en faire nos contemporains. À noter en particulier les jolies performances des deux comédiens interprétant Peer Gynt (qui sont père et fils à la ville) : Olivier Dutilloy en Peer Gynt de plus de cinquante ans, qui donne une solide, riche et accessible interprétation du rôle, Ulysse Dutilloy, le jeune Peer Gynt, très crédible, développant une impression de très grande aisance et une vitalité d'une fraîcheur totale. Un autre rôle important, la mère du héros, est incarné par Laure Wolf. Elle y démontre une intelligence de jeu et une sensibilité qui modernise totalement son rôle et nous l'attache au cœur.

Et puis il y a la nature, omniprésente, les montagnes, les déserts, les océans, et même le vent, l'air, les nuages, les animaux, qui parcourent la pièce parmi les humains. Cette nature qui apparaît ici comme un autre monde possible, en plus de l'imaginaire, de la folie, surtout pour cet exilé perpétuel, Peer Gynt, qui raconte tant sur les rêves et les vies brisés des exilés modernes, les migrants, économiques, politiques ou climatiques. L'adaptation d'Anne-Laure Liégeois a cette capacité de nous faire voir, entendre et comprendre ce qui se joue intimement dans ces exils et le combat impitoyable qui existe entre une réalité qui ressemble à une fiction et un imaginaire d'une force à tout dévaster. Écartèlement qu'Ibsen laisse délicatement béant.

À la fin, la solitude du rêveur disparaît dans une nature qui ne le décevra peut-être pas.

"Peer Gynt"

© Christophe Raynaud de Lage.
© Christophe Raynaud de Lage.
Texte : Henrik Ibsen.
Adaptation libre d'après les traductions de M. Prozor et P. G. La Chesnais.
Mise en scène : Anne-Laure Liégeois.
Assistante mise en scène : Sanae Assif.
Stagiaire mise en scène : Louise de Bastier.
Avec : Sanae Assif, Arthur Berthault, Rébecca Bolidum, Thierry Ducarme, Martial Durin, Olivier Dutilloy, Ulysse Dutilloy-Liégeois, Clémentine Duvernay, Juliette Fribourg, Marc Jeancourt, Sébastien Kheroufi, Michel Lemaître, Matteo Renouf, Chloé Thériot, Laure Wolf, Edwina Zajdermann.
Lumière : Guillaume Tesson.
Costumes : Séverine Thiébault.
Stagiaire costume : Anouk Magne.
Scénographie : Anne-Laure Liégeois et Aurélie Thomas.
Remerciements particuliers à François Corbal et François Leymarie.
Régie générale : Cécile Robin et Sylvain Tardy.
Régie son : Orane Duclos et Étienne Martinez.
Régie lumière : Nicolas Galland et Zacharie Volle.
Construction et régie plateau : Clément Breton.
Cheffe d'atelier costumes : Florence Demingeon.
Costumière et habillage : Marie-Frédérique Fillion.
La plupart des musiques du spectacle sont issues de Peer Gynt d'Edvard Grieg.
Durée : 3 h environ (avec entracte).
Spectacle conseillé à partir de 12 ans.

Du 11 juillet au 1er août 2021.
Du jeudi au dimanche à 15 h.
Théâtre du Peuple Maurice Pottecher, Grande Salle, Bussang (88).
03 29 61 62 47 - info@theatredupeulple.com
>> theatredupeuple.com

Bruno Fougniès
Lundi 12 Juillet 2021

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© DR.
C'est l'injustice sociale que les auteurs et la metteure en scène Maïa Sandoz veulent mettre au premier plan des thèmes abordés. Notre époque, qui veut que les riches soient de plus en plus riches et les pauvres de plus pauvres, sert de caisse de résonance extrêmement puissante à cette intention. Rien n'étonne, en fait, lorsque la mère de Robin et de sa sœur, Christabelle, est jetée en prison pour avoir volé un peu de nourriture dans un supermarché pour nourrir ses enfants suite à la perte de son emploi et la disparition du père. Une histoire presque banale dans notre monde, mais un acte que le bon sens répugne à condamner, tandis que les lois économiques et politiques condamnent sans aucune conscience.

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