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Avignon 2023

•In 2023• "Antigone in the Amazon" Les arts vivants grandeur nature…

Les expressions, à force d'être employées, s'usent comme des prêts-à-porter élimés devenant, le temps passant, des coques vides. La formule "les arts vivants" n'échappe pas à cette règle. Mais quand le metteur en scène suisse Milo Rau, connu pour pratiquer un théâtre enraciné dans les réalités sociétales du monde d'ici et d'ailleurs, un théâtre sans concession pour le politiquement correct (cf. "La reprise - Histoire(s) du théâtre (I)", Avignon 2018), élit comme sujet de création le sort de l'Amazonie et des populations autochtones qui la peuplent, l'expression "arts vivants" reprend alors diablement de la couleur…



© Christophe Raynaud de Lage.
© Christophe Raynaud de Lage.
Homme de terrain – élève du sociologue Bourdieu dont il a retenu le mantra : "si tu veux parler de la boxe, il faut devenir boxeur" –, il a pris le temps de rencontrer longuement la population autochtone de la Province de Para au Brésil, celle d'Eldorado do Carajas précisément, là où le 17 avril 1996, 19 paysans ont été tués par la police militaire. Leur crime ? Militants du MST (Mouvement des sans-terre), ils marchaient pacifiquement sur la route 155, virage S, pour obtenir les papiers officiels leur permettant d'occuper légalement une immense ferme regroupant plus de trois mille familles.

Quant au dispositif scénique, il rend compte à lui seul du désir de faire "dialoguer" les personnages de la tragédie de Sophocle et les acteurs locaux du Mouvement des sans-terre. Ainsi, sur le plateau, en tenue de tous les jours, quatre acteurs interpréteront en les commentant (le paratexte prend toute sa part) les personnages d'"Antigone", tandis que sur un immense écran, les vidéos enregistrées au Brésil montreront les "acteurs" du Mouvement des sans-terre vivre leurs revendications. Et, par un effet de synchronisation bluffant, les uns et les autres dialogueront, créant les conditions de l'effraction du réel dans la tragédie antique.

© Christophe Raynaud de Lage.
© Christophe Raynaud de Lage.
Comme la tradition le veut, le chœur antique introduit avec grande poésie le drame grec qui va se (re)jouer devant nous… Il est bien des monstres, mais aucun ne l'est plus que l'homme… Aucun plus étrange, magnifique et épouvantable… Il abuse la déesse Terre, creuse ses profondeurs pour y chercher l'or et le fer… Il capture l'énergie de l'eau, du vent… Il domestique le faucon ailé… Il persécute les dieux et s'approprie les lieux des ancêtres… Il vit dans le présent, se souvient du passé, prédit l'avenir… Mais point de réponse pour la mort. Et de conclure : "Il est des choses monstrueuses, mais rien n'est plus monstrueux que l'humain".

Après un rappel du contexte géopolitique de la création du spectacle et du parti-pris artistique résolument assumé de s'en faire le porte-paroles (écho du Théâtre de l'Opprimé d'Augusto Boal), le lieu de la représentation s'enrichit des vidéos projetant sur fond d'écran géant les manifestants du Mouvement des Sans-Terre. Mais avant, un acteur du plateau aura pris soin de préciser que les images ont été tournées sur la route même où a eu lieu le massacre de 1996. Au prologue antique en répondra un autre, contemporain, remettant en jeu l'origine du drame moderne, l'assassinat par la police militaire brésilienne de la voix du peuple autochtone.

© Christophe Raynaud de Lage.
© Christophe Raynaud de Lage.
Sur l'écran apparaît alors, en une succession de plans d'ensemble et de gros plans sur les visages déterminés par la colère, la reconstitution de la manifestation réprimée dans le sang. Lors du tournage, s'étant mêlés aux membres du MST dans un effet bluffant de vérité reliant les deux lieux de la représentation, les acteurs du plateau défilent aux deux endroits au cri de : "Invasion ! Colonisation ! Pour la réforme agraire ! La lutte jusqu'au bout ! La liberté ou la mort ! Ne marchez pas sur la fourmilière !". Et lorsqu'à l'écran les soldats les visent et tirent à bout portant sur la foule, sur le plateau la même scène de violence policière se joue. Trainé par les cheveux, criant "Vive le MST !" alors qu'il est frappé à mort, l'acteur de la cause s'effondre. On a beau savoir qu'il s'agit là de "cinéma" et de "théâtre", le réalisme de la violence mise en jeu est – effet recherché et assumé – difficilement supportable.

Comme l'Antigone brésilienne, au premier rang de la lutte contre la destruction de l'Amazonie et de ses peuples autochtones, n'a pu se déplacer en France, c'est un acteur du plateau (le même qui jouera Polynice mort, un garde… et Antigone de Sophocle) qui donnera vie à Kay Sara, symbole vivant du non radical à opposer à tous les dirigeants répressifs, que ce soit Créon, naguère en Grèce, ou Bolsonaro, aujourd'hui au Brésil.

© Christophe Raynaud de Lage.
© Christophe Raynaud de Lage.
C'est au musicien du plateau qu'est revenue la direction du chœur des MST apparaissant sur l'écran. Rassemblés sur la place du village face au Centre social (choix symbolique qui contraste avec le Palais de Créon, lieu de l'action antique), les militants du MST auxquels se sont mêlés des survivants de 1996, entonnent un chant révolutionnaire repris sur scène.

Suivront les actes connus de la tragédie mettant en abyme les protagonistes antiques (Créon le roi, Antigone l'irréductible, Hémon son amoureux et fils du roi, Ismène sa sœur) et leurs doubles brésiliens, tous appartenant à une cosmologie dépassant leur existence terrestre. Cependant, Milo Rau qui, pour reprendre le titre du discours prononcé par Kay Sara, l'Antigone brésilienne, pense que "Cette folie doit cesser", tord la tragédie antique pour, dans sa dernière partie, en proposer une lecture combative.

En effet, après avoir fait dire à Créon, venant d'apprendre le suicide de son fils Hémon ne pouvant survivre à la mort programmée d'Antigone : "Voilà ce que j'ai fait…" et, en écho, le chœur (écran et plateau) de renchérir : " ô guerre civile, la plus triste des guerres", le jeu s'arrête net, comme un arrêt sur image…

© Christophe Raynaud de Lage.
© Christophe Raynaud de Lage.
Quand il reprend, Hémon est le premier des morts à se relever, les autres le suivront. En effet, "ceci n'est pas la fin", mais seulement le début d'une âpre lutte qui se poursuit, encore et toujours, jusqu'à ce que les exclus trouvent réparation. L'histoire du Brésil, de la dictature des années 1964-1985 à la démocratie fragile qui lui a succédé, avec le retour du fascisme dans les urnes en 2018 – "L'erreur de la dictature a été de torturer sans tuer", dixit Bolsonaro, le même qui a qualifié le mouvement des sans-terre de "terroristes" –, ne peut s'arrêter là.

Rompant avec "la poésie de la mort" de Sophocle ("Si vous ouvrez la bouche, des coups sanglants la fermeront"), si séduisante puisse-t-elle apparaître, le percutant metteur en jeu des réalités présentes, Milo Rau, propose en manière d'apothéose un final propre à enchanter les luttes… et les spectateurs gagnés à son manifeste artistique de haute facture.

Vu le samedi 22 juillet 2023 à L'Autre Scène du Grand Avignon, à Vedène.

"Antigone in the Amazon"

© Christophe Raynaud de Lage.
© Christophe Raynaud de Lage.
Spectacle créé le 13 mai 2023 au NTGent (Belgique).
Spectacle en anglais, portugais, tucano, flamand et français.
Surtitré en français et en anglais.
Traduction pour le surtitrage : Panthea (français), Carolina Bufolin (anglais).
Conception et mise en scène : Milo Rau.
Assistantes à la mise en scène : Katelijne Laevens, assistée de Carolina Bufolin, Zacharoula Kasaraki, Lotte Mellaerts.
Avec : Frederico Araujo, Pablo Casella, Sara De Bosschere, Arne De Tremerie.
Apparaissent en vidéo : Gracinha Donato, Ailton Krenak, Célia Maracajá, Kay Sara, le chœur des militantes et militants du Movimento dos Trabalhadores Rurais Sem Terra (MST).
Dramaturgie : Giacomo Bisordi.
Co-dramaturgie : Martha Kiss Perrone.
Collaboration à la dramaturgie : Kaatje De Geest, Douglas Estevam, Carmen Hornbostel.
Scénographie, Anton Lukas.
Costumes : Gabriela Cherubini, Jo De Visscher, Anton Lukas.
Lumière : Dennis Diels.
Musique : Pablo Casella, Elia Rediger.
Vidéo : Moritz von Dungern, Fernando Nogari, Joris Vertenten.
Durée : 1 h 50.

•Avignon In 2023•
Du 16 au 19 et du 21 au 24 juillet 2023.
Représenté à 21 h 30.
À L'Autre Scène du Grand Avignon, à Vedène (84).
Réservations : 04 90 14 14 14 tous les jours de 10 h à 19 h.
>> festival-avignon.com

Tournée
22 et 23 septembre 2023 : Kaserne Basel, Bâle (Suisse).
3 et 4 octobre 2023 : Teatro Argentina di Roma, Rome (Italie).
13 et 14 octobre 2023 : NTGent, Gand (Belgique).
20 octobre 2023 : Teatr Polski, Bydgoszcz (Pologne).
Du 25 au 28 octobre 2023 : Célestins, Théâtre de Lyon, Lyon (69).
11 et 12 novembre 2023 : Teatro Culturgest, Lisbonne (Portugal).
16 et 17 novembre 2023 : Rivoli - Teatro Municipal, Porto (Portugal).
18 novembre 2023 : L'Équinoxe, Châteauroux (36).
22 et 23 novembre 2023 : Centro de Cultura Contemporánea Condeduque, Madrid (Espagne).
Du 6 au 9 décembre 2023 : Grande Halle de La Villette, Paris.
23 et 24 janvier 2024 : Thalia Theater, Hamburg (Allemagne).
30 janvier 2024 : Centre Culturel de Bruges, Bruges (Belgique).
7 février 2024 : Cultuurhuis De Warande, Turnhout (Belgique).
Du 22 au 25 février 2024 : Schauspielhaus, Zürich (Suisse).
1er et 2 mars 2024 : deSingel, Anvers (Belgique).
Du 7 au 9 mars 2024 : Espoo City Theatre, Espoo (Finlande).
Du 19 au 22 juin 2024 : Théâtre Vidy-Lausanne, Lausanne (Suisse).

Yves Kafka
Lundi 24 Juillet 2023

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© DR.
C'est l'injustice sociale que les auteurs et la metteure en scène Maïa Sandoz veulent mettre au premier plan des thèmes abordés. Notre époque, qui veut que les riches soient de plus en plus riches et les pauvres de plus pauvres, sert de caisse de résonance extrêmement puissante à cette intention. Rien n'étonne, en fait, lorsque la mère de Robin et de sa sœur, Christabelle, est jetée en prison pour avoir volé un peu de nourriture dans un supermarché pour nourrir ses enfants suite à la perte de son emploi et la disparition du père. Une histoire presque banale dans notre monde, mais un acte que le bon sens répugne à condamner, tandis que les lois économiques et politiques condamnent sans aucune conscience.

Le spectacle s'adresse au sens inné de la justice que portent en eux les enfants pour, en partant de cette situation aux allures tristement documentaires et réalistes, les emporter vers une fiction porteuse d'espoir, de rires et de rêves. Les enfants Robin et Christabelle échappent aux services sociaux d'aide à l'enfance pour s'introduire dans la forêt interdite et commencer une vie affranchie des règles injustes de la cité et de leur maître, quitte à risquer les foudres de la justice.

Bruno Fougniès
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