La Revue du Spectacle, le magazine des arts de la scène et du spectacle vivant. Infos théâtre, chanson, café-théâtre, cirque, arts de la rue, agenda, CD, etc.



Augmenter la taille du texte
Diminuer la taille du texte
Partager
Théâtre

"Trois femmes (L'échappée)" Trois destins jonglant entre peur de mourir et désir de vivre

Appendice énigmatique que "L'échappée". Que l'on finit par comprendre. Car chacune de ces trois femmes tente d'échapper à quelque chose, chacune sa propre peur : l'une, son passé, l'autre, un avenir plein d'incertitude, la troisième un présent sans espoir.



© Bellamy.
© Bellamy.
La première, madame Chevalier, interprétée par Catherine Hiegel, est une femme âgée, une grande bourgeoise de la ville dont la santé s'est fragilisée avec les ans. La seconde est une auxiliaire de vie, Joëlle, incarnée par Clotilde Mollet, qui arrive chez la première dès les premières minutes de la pièce. La troisième est la fille de cette auxiliaire, mère-célibataire d'une petite fille, sans emploi. Trois femmes, trois générations, trois situations temporelles, affectives et économiques singulières.

L'intrigue de la pièce écrite et mise en scène par Catherine Anne (une pièce qui date de 1999 mais qui semble parler d'aujourd'hui à croire que les difficultés d'hier sont restées) est une intrigue de comédie. Une histoire d'imposture qui naît d'une méprise toute simple, accidentelle, banale. Le résultat est que Mme Chevalier prend la fille de sa nouvelle auxiliaire de vie pour sa propre petite fille qu'elle n'a pas revue depuis son enfance. Presque du Feydeau.

Mais tout le développement de l'histoire et l'écriture d'une finesse psychologique haletante abandonnent très vite cette tentation comique pour la création d'un spectacle d'une intensité rare. Catherine Anne ne joue pas sur les quiproquos attendus ni sur le sur-sentimentalisme habituel qui enrobe toute mise en scène de la vieillesse et du regret. Son regard est à la fois plus cruel et plus généreux sur ce jeu de dupe qui n'est pas gratuit.

© Victor Tonelli.
© Victor Tonelli.
On assiste ici, tantôt amusés, tantôt touchés, à une lutte des consciences contre les rigueurs de la vie. Une lutte de l'honneur et de la probité contre les duretés des systèmes et des injustices. Une lutte où les valeurs affectives renversent les valeurs de l'argent et du pouvoir, et où la valeur du rêve illumine. Ces trois destins tout rabotés dans leurs chairs par la vie, trois femmes, construisent au jour le jour l'illusion d'un réconfort, d'une humanité, qui les nourrit et les sauve d'une réalité froide et mécanique et de ruptures affectives inconsolables.

Dans un décor suggestif et élégant d'Élodie Quenouillère (avec une très belle rosace de fer et de verre qui semble la vigie du temps qui passe), un décor fait de passerelles immaculées qui permet de passer d'un lieu à l'autre sans laisser une seconde s'échapper, la mise en scène de Catherine Anne est faite de mouvements permanents, de rencontres et d'une très grande fluidité.

Les trois interprètes sont brillantes, chacune dans leurs personnalités, leurs styles de jeu. Elles réussissent à trouver constamment l'équilibre. Quant à leurs interprétations, elles sont si travaillées que les scènes sont parfois sur le fil de l'émotion et qu'on reste hypnotisé et la bouche entrouverte lors de quelques scènes très intenses, palpitantes.

© Victor Tonelli.
© Victor Tonelli.
Un mot sur la bande-son originale de Madame Miniature qui s'intègre parfaitement au spectacle, surtout lors des quelques changements de scène où le son devient primordial. Une musicalité, un chant qui se glisse tout doucement dans le creux des épaules, en parfaite symbiose avec l'histoire qui se déroule au plateau.

La réalité, dans cette histoire extrêmement bien écrite, finit par être révélée mais face au vécu que ces trois femmes ont partagé, la réalité a si peu d'importance. D'ailleurs, n'est-elle pas à réinventer comme tant d'autres choses ?

"Trois femmes (L'échappée)"

© Victor Tonelli.
© Victor Tonelli.
Texte : Catherine Anne (aux éditions Actes Sud-Papiers, 1999).
Mise en scène : Catherine Anne.
Assistant à la mise en scène : Damien Robert.
Avec : Catherine Hiegel, Clotilde Mollet, Milena Csergo.
Décor : Élodie Quenouillère.
Costumes : Floriane Gaudin.
Son : Madame Miniature.
Musique : Émile Juin.
Lumière : Samaël Steiner.
Assistant Lumière : Loris Gemignani.
Régie Générale : Laurent Lechenault.
Durée : 1 h 25.
Cie À Brûle-pourpoint.

Du 27 novembre 2019 au 5 janvier 2020.
Du mardi au samedi à 19 h, dimanche à 16 h.
Théâtre Lucernaire, Paris 6e, 01 45 44 57 34.
>> lucernaire.fr

Tournée
5 et 6 mai 2020 : Théâtre Montansier, Versailles (78).
Du 12 au 16 mai 2020 : MC2:, Grenoble (38).

Bruno Fougniès
Vendredi 13 Décembre 2019

Nouveau commentaire :

Théâtre | Danse | Concerts & Lyrique | À l'affiche | À l'affiche bis | Cirque & Rue | Humour | Festivals | Pitchouns | Paroles & Musique | Avignon 2017 | Avignon 2018 | Avignon 2019 | CédéDévédé | Trib'Une | RV du Jour | Pièce du boucher | Coulisses & Cie | Coin de l’œil | Archives | Avignon 2021 | Avignon 2022 | Avignon 2023 | Avignon 2024 | À l'affiche ter




Numéros Papier

Anciens Numéros de La Revue du Spectacle (10)

Vente des numéros "Collectors" de La Revue du Spectacle.
10 euros l'exemplaire, frais de port compris.






À Découvrir

"La Chute" Une adaptation réussie portée par un jeu d'une force organique hors du commun

Dans un bar à matelots d'Amsterdam, le Mexico-City, un homme interpelle un autre homme.
Une longue conversation s'initie entre eux. Jean-Baptiste Clamence, le narrateur, exerçant dans ce bar l'intriguant métier de juge-pénitent, fait lui-même les questions et les réponses face à son interlocuteur muet.

© Philippe Hanula.
Il commence alors à lever le voile sur son passé glorieux et sa vie d'avocat parisien. Une vie réussie et brillante, jusqu'au jour où il croise une jeune femme sur le pont Royal à Paris, et qu'elle se jette dans la Seine juste après son passage. Il ne fera rien pour tenter de la sauver. Dès lors, Clamence commence sa "chute" et finit par se remémorer les événements noirs de son passé.

Il en est ainsi à chaque fois que nous prévoyons d'assister à une adaptation d'une œuvre d'Albert Camus : un frémissement d'incertitude et la crainte bien tangible d'être déçue nous titillent systématiquement. Car nous portons l'auteur en question au pinacle, tout comme Jacques Galaud, l'enseignant-initiateur bien inspiré auprès du comédien auquel, il a proposé, un jour, cette adaptation.

Pas de raison particulière pour que, cette fois-ci, il en eût été autrement… D'autant plus qu'à nos yeux, ce roman de Camus recèle en lui bien des considérations qui nous sont propres depuis toujours : le moi, la conscience, le sens de la vie, l'absurdité de cette dernière, la solitude, la culpabilité. Entre autres.

Brigitte Corrigou
09/10/2024
Spectacle à la Une

"Dub" Unité et harmonie dans la différence !

La dernière création d'Amala Dianor nous plonge dans l'univers du Dub. Au travers de différents tableaux, le chorégraphe manie avec rythme et subtilité les multiples visages du 6ᵉ art dans lequel il bâtit un puzzle artistique où ce qui lie l'ensemble est une gestuelle en opposition de styles, à la fois virevoltante et hachée, qu'ondulante et courbe.

© Pierre Gondard.
En arrière-scène, dans une lumière un peu sombre, la scénographie laisse découvrir sept grands carrés vides disposés les uns sur les autres. Celui situé en bas et au centre dessine une entrée. L'ensemble représente ainsi une maison, grande demeure avec ses pièces vides.

Devant cette scénographie, onze danseurs investissent les planches à tour de rôle, chacun y apportant sa griffe, sa marque par le style de danse qu'il incarne, comme à l'image du Dub, genre musical issu du reggae jamaïcain dont l'origine est due à une erreur de gravure de disque de l'ingénieur du son Osbourne Ruddock, alias King Tubby, en mettant du reggae en version instrumentale. En 1967, en Jamaïque, le disc-jockey Rudy Redwood va le diffuser dans un dance floor. Le succès est immédiat.

L'apogée du Dub a eu lieu dans les années soixante-dix jusqu'au milieu des années quatre-vingt. Les codes ont changé depuis, le mariage d'une hétérogénéité de tendances musicales est, depuis de nombreuses années, devenu courant. Le Dub met en exergue le couple rythmique basse et batterie en lui incorporant des effets sonores. Awir Leon, situé côté jardin derrière sa table de mixage, est aux commandes.

Safidin Alouache
17/12/2024
Spectacle à la Une

"R.O.B.I.N." Un spectacle jeune public intelligent et porteur de sens

Le trio d'auteurs, Clémence Barbier, Paul Moulin, Maïa Sandoz, s'emparent du mythique Robin des Bois avec une totale liberté. L'histoire ne se situe plus dans un passé lointain fait de combats de flèches et d'épées, mais dans une réalité explicitement beaucoup plus proche de nous : une ville moderne, sécuritaire. Dans cette adaptation destinée au jeune public, Robin est un enfant vivant pauvrement avec sa mère et sa sœur dans une sorte de cité tenue d'une main de fer par un être sans scrupules, richissime et profiteur.

© DR.
C'est l'injustice sociale que les auteurs et la metteure en scène Maïa Sandoz veulent mettre au premier plan des thèmes abordés. Notre époque, qui veut que les riches soient de plus en plus riches et les pauvres de plus pauvres, sert de caisse de résonance extrêmement puissante à cette intention. Rien n'étonne, en fait, lorsque la mère de Robin et de sa sœur, Christabelle, est jetée en prison pour avoir volé un peu de nourriture dans un supermarché pour nourrir ses enfants suite à la perte de son emploi et la disparition du père. Une histoire presque banale dans notre monde, mais un acte que le bon sens répugne à condamner, tandis que les lois économiques et politiques condamnent sans aucune conscience.

Le spectacle s'adresse au sens inné de la justice que portent en eux les enfants pour, en partant de cette situation aux allures tristement documentaires et réalistes, les emporter vers une fiction porteuse d'espoir, de rires et de rêves. Les enfants Robin et Christabelle échappent aux services sociaux d'aide à l'enfance pour s'introduire dans la forêt interdite et commencer une vie affranchie des règles injustes de la cité et de leur maître, quitte à risquer les foudres de la justice.

Bruno Fougniès
13/12/2024