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Théâtre

Quand le diable s'en mêle, Feydeau devient délicieusement jouissif et méphistophélique

"Quand le diable s’en mêle", Théâtre de l’Aquarium, La Cartoucherie, Paris

De trappes en farces, de chausse-trappes en péripéties douces-amères, la judicieuse association de trois pièces de Feydeau par Didier Bezace nous offre une plongée hilarante dans la vie conjugale, dans une forme de description ethnologique où des animaux appelés humains seraient en tentative improbable de résolution d'une guerre des sexes sans fin.



© Nathalie Hervieux.
© Nathalie Hervieux.
Créé en juillet 2015, dans le cadre des Fêtes Nocturnes du Château de Grignan, "Quand le diable s'en mêle" rassemble trois pièces courtes de Feydeau - "Léonie est en avance", "Feu la mère de Madame" et "On purge bébé" -, trois textes pouvant entrer dans une logique chronologique quasi naturelle. C'est la troisième fois que Didier Bezace met en scène ce triptyque mais à chaque fois avec une approche différente.

Cette fois-ci, Didier Bezace nous rappelle que Georges Feydeau fut le démonstrateur facétieux d'une guerre sans fin entre les sexes. Il en tire une essence épique et burlesque où le Malin manipule telles des marionnettes, avec une jouissance non feinte, maris et épouses englués dans d'ennuyeuses, conjugales et quotidiennes péripéties. L'élaboration de ces recettes machiavéliques dans la marmite maritale des couples Toudoux, Yvonne et Lucien, Follavoine, n'a pour but que de mettre en exergue la bêtise, l'égoïsme, le conformisme et la misogynie ordinaires latents.

La contemporanéité de l'écriture et de ses situations grotesques mais cocasses est possible grâce à une mise en scène centrée sur un décor pivot caméléon et notamment au jeu truculent de Philippe Bérodot, interprétant un diable grimaçant, malicieux, aux expressions espiègles et ses avatars démoniaques (accoucheuse rusée, domestique sombre, quasi funèbre et morveux despotique).

© Nathalie Hervieux.
© Nathalie Hervieux.
Dans une jubilation non feinte et dans la même énergie, Jean-Claude Bolle-reddat, Lisa Schuster (délicieuse Léonie en phase terminale d'accouchement), Thierry Gibault, Clotilde Mollet, entre autres, lui donnent la réplique dans des plans-séquences à la ligne claire, presque façon BD, grinçant mais en demi-teinte, rappelant les tonalités douces-amères d'un Régis Franc effectuant une critique sociale douce où l'on retrouve ces personnages, au milieu d'une foule socialement correcte ou en couple, mais solitaires et désabusés.

L'ensemble revêt une désinvolture sucrée avec une petite pointe d'acidité qui convenait fort bien aux soirées théâtrales aoûtiennes (à Grignan lors de la création en 2015), à l'heure où tintent dans le verre les glaçons, entouré du rideau sonore tissé par le chant des cigales... Et cela sera de même, dans le vert et boisé cadre de la Cartoucherie de Vincennes où sévit encore la complainte du grillon parisien le soir en septembre, à la lisière de quelques roulottes de saltimbanques.

Ce travail sobre mais efficace de Didier Bezace met en valeur d'une manière des plus concises mais avec beaucoup de tempérament, tout en nudité naturiste, ces trois textes de Feydeau où se jouent les éternelles angoisses, solitudes et faux-semblants d'un théâtre conjugal qui n'a pas résolu sa toujours contemporaine discrimination sexiste.

Vu à la création au Château de Grignan en 2015.

"Quand le diable s’en mêle"

© Nathalie Hervieux.
© Nathalie Hervieux.
D’après trois courtes pièces de Georges Feydeau : "Léonie est en avance", "Feu la mère de madame", "On purge Bébé".
Adaptation et mise en scène : Didier Bezace.
Avec : Philippe Bérodot, Jean-Claude Bolle-reddat, Thierry Gibault, Clotilde Mollet, Océane Mozas, Lisa Schuster et Luc Tremblais.
Collaboratrice artistique, son et accessoires : Dyssia Loubatière.
Chorégraphie : Cécile Bon.
Scénographie : Jean Haas et Didier Bezace.
Lumière : Dominique Fortin.
Costumes : Cidalia da Costa.
Maquillage et coiffure : Cécile Kretschmar.
Durée 2 h 10.

© Nathalie Hervieux.
© Nathalie Hervieux.
Du 9 septembre au 1er octobre 2016.
Du mardi au samedi à 20 h, le dimanche à 16 h.
Théâtre de l’Aquarium, La Cartoucherie, Paris 12e, 01 43 74 99 61.
>> theatredelaquarium.com

Gil Chauveau
Lundi 12 Septembre 2016

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