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Théâtre

"Les Nègres" de Genet par Wilson : Un théâtre cérémoniel et esthétique... étoilé de nègres au firmament

"Les Nègres", Odéon Théâtre de l'Europe, Paris

Dans "Les Nègres" de Jean Genet*, il est question d'un fait divers : de la mise en jugement du meurtrier d'une femme blanche et de ce qui s'en suit. La pièce est jouée par une troupe d'acteurs noirs qui jouent… et les blancs (forcément en posture d'autorité) et les noirs. L'ironie du propos n'échappe à personne, ni sa provocation.



© Lucie Jansch.
© Lucie Jansch.
Le dialogue qui s'appuie sur le balancement d'archétypes met en évidence par effets de miroir l'entrelacs des préjugés chez les uns et les autres, en multiplie les reflets et les reflets de reflets. Les "nègres" (ainsi les nomme-t-on de manière dépréciative) sont hantés par les blancs et, dans un jeu de sortilèges, la pièce est un poème qui prend la dimension d'un contre-sort, d'un jeu de désensorcellement. Au spectateur et sa conscience d'en suivre tous les ricochets, de découvrir son humanité partagé par la médiation de l'Art.

La solution adoptée par Robert Wilson est élégante et efficace. Tout en scintillement, elle reprend en les sublimant les aspects archaïques de l'art théâtral et offre à ses comédiens de multiples variations du jeu qu'ils exploitent à plaisir.

Ainsi la représentation commence-t-elle par un prologue à l'avant-scène qui en donne la dimension tragique. Devant une façade de mansion s'aligne comme un défilé des assassinés de mort violente. Mur des fusillés figés dans l'effroi de la mort alors que montent les fumées comme autant de nuages au ciel. Ce pourrait être tout autant devant un palais africain en torchis qu'un immeuble de Berlin en 1945 ou de New York en 2001.

© Lucie Jansch.
© Lucie Jansch.
Comme en une parade qui révèle des aspects du plus féroce spectacle de l'humanité… tout rire spontané du spectateur est bloqué. L'image théâtrale installe une fascinatoire attention que vient prolonger et approfondir un silence en rêve d'opéra.

Ce théâtre est cérémoniel et esthétique, il s'impose comme un rituel. Rythmé par un bateleur au froid métronomique, des spectres entrent par la porte de l'enfer et le rideau se lève et découvre… une confrérie joyeuse au professionnalisme de Broadway. À la vitalité totale.

La farce qu'on se le dise est vraie. Elle est celle d'un tribunal de music-hall qui maîtrise pleinement ses effets. Se jouant des archétypes, les comédiens imitent l'homme qui a vu l'homme qui a vu l'homme. Les nègres présentent de manière magnifique ce pour quoi ils sont censés être faits dans la mythologie des blancs, c'est à dire danseurs chanteurs musiciens. Hors pairs.

© Lucie Jansch.
© Lucie Jansch.
Mais aussi prostituées dans un cabaret, sur le trottoir d'un carnaval… toujours inquiétants sorciers, sauvages recouverts de cendres, barbares, sous le couvert d'une nuit que la pleine lune rend spectres, revenants possédant les vivants et révélant aux blancs leur propre barbarie.

Toujours comédiens sur une scène. Qui révèlent ainsi leur humanité partagée entre la peur et le désir d'amour et la communique au spectateur assis devant eux.

Ce qui pourrait être un clinquant de néon acidulé et de robes en lamé est transcendé par l'interprétation et la lumière et le rythme d'ensemble et le chant et le free jazz. La beauté emporte tout dans une harmonie.

Le spectateur aime ce ciel d'étoiles où apparaissent ces nègres. Le show goes on.

*Poète et voyou comme François Villon.

"Les Nègres"

© Lucie Jansch.
© Lucie Jansch.
Texte : Jean Genet.
Mise en scène, scénographie, lumière : Robert Wilson.
Assistante à la mise en scène : Cerise Guyon.
Dramaturgie : Ellen Hammer.
Collaboration artistique : Charles Chemin.
Collaboration à la scénographie : Stéphanie Engeln.
Avec : Armelle Abibou, Astrid Bayiha, Daphné Biiga Nwanak, Bass Dhem, Lamine Diarra, Nicole Dogué, William Edimo, Jean-Christophe Folly, Kayije Kagame, Gaël Kamilindi, Babacar M'Baye Fall, Logan Corea Richardson, Xavier Thiam, Charles Wattara.
Costumes : Moidele Bickel, assistée de Tifenn Morvan.
Collaboration à la lumière : Xavier Baron.
Musique originale : Dickie Landry.
Maquillage, coiffures : Cécile Kretschmar.
Durée : 1 h 40.

Du 3 octobre au 21 novembre 2014.
Du mardi au samedi à 20 h, dimanche à 15 h.
Théâtre de l'Odéon, Paris 6e, 01 44 85 40 40.
>> theatre-odeon.eu

Tournée :
3 et 4 décembre 2014 : "Automne en Normandie", Le Cadran, Evreux (27).
14 et 15 décembre 2014 : La Comédie, scène nationale, Clermont-Ferrand (63).
Du 9 au 18 janvier 2015 : Théâtre National Populaire, Villeurbanne (69).
Du 25 au 28 janvier 2015 : deSingel - Campus artistique international, Anvers (Belgique).

Jean Grapin
Jeudi 16 Octobre 2014

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