La Revue du Spectacle, le magazine des arts de la scène et du spectacle vivant. Infos théâtre, chanson, café-théâtre, cirque, arts de la rue, agenda, CD, etc.



Augmenter la taille du texte
Diminuer la taille du texte
Partager
Théâtre

"Fragments" d'Hannah Arendt, l'œuvre en mouvement : penser la vie, vivre la pensée

Faire théâtre d'une pensée singulière échappant à tout courant identifié et à tout dogme établi s'annonce comme une épreuve bornée d'écueils. En effet, comment naviguer, qui plus est sur un plateau de théâtre, au gré des bouillonnements d'une réflexion éminemment "étrangère" aux systèmes de pensées reconnus, sans s'y perdre ? Comment extraire de cette œuvre complexe un corpus fluide éclairant ce qui fut au travail toute une vie durant sans s'y noyer ?



© Vincent Berenger.
© Vincent Berenger.
L'auteure de "Les Origines du totalitarisme" - qui rangeait au même niveau nazisme et stalinisme - apparaît toujours, quelque cinquante années après sa mort, comme un électron libre. Il n'y a qu'à voir (re)fleurir les polémiques autour de son nom pour se rappeler comment elle échappe à toute récupération idéologique. Ainsi "L'Humanité" du 7 avril 2023 titrait-il "Hannah Arendt, une philosophe de gauche ", alors que dans le même temps "Valeurs actuelles" et "FigaroVox" en faisaient le totem adulé de la pensée libérale et conservatrice. Être revendiquée sur l'échiquier, de la droite à la gauche, montre à quel point cette "écrivaine politique" a pu s'abstraire de l'esprit de chapelle pour penser sans entraves.

En effet, au "Jouir sans entraves" des contestataires de 68, Hannah Arendt oppose le "Penser sans entraves", non qu'elle fut timorée sur le plan du désir (cf. sa relation intime avec Heidegger, homme marié, père de famille), mais parce qu'elle trouvait que seule une pensée libérée de toutes amarres pouvait conduire à l'avènement d'un sujet libre… Pour la faire (re)vivre - donc penser - devant nous, il fallait une actrice de la trempe de Bérangère Warluzel, adaptatrice et interprète attentive de ses textes. Se faisant la passeuse passionnée de cette écrivaine ayant incontestablement ouvert une brèche dans la pensée politique de notre temps, elle enjambe les difficultés d'un tel projet pour, dans une mise en jeu allusive de Charles Berling, nous la donner à voir et à entendre telle qu'en elle-même.

© Nicolas Martinez.
© Nicolas Martinez.
Dans le petit "Studio de création" du TnBA - lieu propice à l'émergence d'une relation de proximité avec le plateau situé au même niveau que les spectateurs -, l'interprète n'est pas vraiment seule en scène… Outre les piles de livres qui s'entassent et qui seront rendus à leur vocation de matière vivante, trois mannequins attablés partageront avec quelques spectateurs invités l'espace dédié à la représentation. Ainsi, le dialogue avec l'œuvre est-il mis subtilement en abyme.

De la pénombre, sur les crachotements inaudibles s'échappant de postes de radio recouvrant leurs voix étrangères les unes aux autres, émerge une silhouette fragile et déterminée portant devant elle - comme on le ferait d'un enfant - une pile d'ouvrages, ceux qu'elle a enfantés mêlés à ceux qui ont nourri sa réflexion. Et cette incarnation, échappée de la nuit du plateau, renvoyant à l'obscurité des destinées humaines, va prendre le temps d'énoncer l'essence même de ce qui fonde une existence "éclairée", à savoir la Pensée majuscule, opposée à l'action sûre d'elle-même. D'abord comprendre, vouloir comprendre, comme une nécessité impérieuse, une urgence vitale ne pouvant être soumise au diktat de l'action à tout va.

Car, pour elle, penser, c'est d'abord le lieu d'une action en devenir. Réfléchir l'existence prend alors le sens physique du miroir réfléchissant ce que l'on lui donne à voir. C'est que la réalité ne se donne pas d'emblée, elle "se réfléchit". Et citant Pythagore et les Jeux d'Olympie, elle privilégie le regard essentiel sur la dramaturgie en cours. "Lorsqu'il s'est agi de politique, j'adoptais la posture de regarder de l'extérieur", sans se laisser happer par un continuum de préceptes, enfermant dans une grille de lecture préfabriquée. Chaque être humain a en soi le potentiel pour forger son propre jugement… Mais comment faire naître le désir d'une pensée personnelle dans un monde prompt à proposer des explications clefs en main ?

Au travail devant nous, la pensée de l'actrice épouse les méandres d'un questionnement impliquant son corps entier, soumis aux soubresauts des allées et venues d'un sens en construction. Penser est dangereux… mais ne plus penser l'est encore plus. Alors, se saisissant d'un feutre, sur un tableau de conférencier elle dessine le portrait-robot du non-penser, la fameuse boîte de conserve Campbell - "une soupe à la tomate onctueuse qui nourrit l'Amérique depuis des générations" -, un objet manufacturé dupliqué à des millions d'exemplaires, symbole d'un art de vivre manufacturé, exportable à l'envi et prometteur de jours heureux… vécus entre quatre murs.

© Vincent Berenger.
© Vincent Berenger.
1933. Hannah Arendt fuit l'Allemagne. Elle avait 28 ans. Comment aurait-elle pu envisager un seul instant pouvoir demeurer dans un pays qui, ce 27 février 33, voyait le Reichstag partir en flammes et, avec lui, le siège des libertés ? Son porte-voix - s'exprimant à la première personne - raconte son exil. Son arrestation à Berlin, le récit livré à un policier pour le moins compréhensif, le passage de la frontière grâce à lui…

Autant d'événements, de rencontres, générant en elle une expérience féconde aux antipodes de la "pensée idéologique" (pour elle, un oxymore que l'assemblage de ces deux mots) s'affranchissant à bon compte de la réalité vécue. L'absence de certitude tangible, l'imprévisibilité de l'homme et l'incohérence du monde seront la pierre angulaire de sa méthode réflexive, faisant de la liberté de penser l'exigence essentielle d'un monde désincarcéré de ses camisoles idéologiques.

La "découverte" des camps de la mort sera là pour révéler le dessein de tout totalitarisme. S'attaquer à la nature humaine pour la transformer, jusqu'à la détruire. Comme si l'existence de milliers de prisonniers condamnés n'était que pure abstraction. Le rêve délirant d'un homme nouveau… alors qu'il s'agit de reconsidérer la nature humaine à l'aune de nos expériences… La pensée mise en mouvement par la comédienne progresse en percutant nos consciences, suspendues.

Dès lors, si l'incapacité de pensée n'épargne personne, comment ne pas entendre, comprendre, l'impensable, l'indicible "banalité du mal" au cœur d'"Eichmann à Jérusalem" ? Le mal n'ayant pas de racines singulières, des gens pour la plupart ni bons ni méchants en ont été les artisans accomplis. La non-pensée étant son carburant. Ainsi de cet être insignifiant et d'une banalité ordinaire qu'était Eichmann.

Plus près de nous, la société des loisirs (cf. "La Crise de la culture") sera l'épigone d'une société de masse dont le but est de proclamer le divertissement généralisé afin de détourner d'une société de culture émancipatrice. Mais - citant René Char - "si notre héritage n'est précédé d'aucun testament, nous restons cependant libres d'utiliser l'expérience comme nous le désirons". Rompre le fil de la tradition, pour dans l'exercice d'une pensée maintenue constamment en éveil, vivre - sans idéologie préfabriquée - une aventure à visage humain.

Conquis par l'énergie communicative de leur interprète inspirée, les mots d'Hannah Arendt sont amenés à résonner en nous, comme une petite musique… dérangeante à souhait.

Vu le vendredi 28 avril 2023 au Studio de création du TnBA de Bordeaux.

"Fragments"

© Vincent Berenger.
© Vincent Berenger.
Textes : Hannah Arendt.
Adaptation : Bérengère Warluzel.
Mise en scène : Charles Berling.
Assistante à la mise en scène : Faustine Guégan.
Avec : Bérengère Warluzel.
Collaboration artistique et dramaturgie : Christiane Cohendy
Scénographie : Christian Fenouillat.
Lumière : Marco Giusti.
Conception des marionnettes : Stéphanie Slimani.
Production Châteauvallon-Liberté - Scène nationale.
Durée : 1 h 20.

A été présenté du mardi 25 au vendredi 28 avril 2023 au Studio de création du TnBA de Bordeaux.

Tournée
Les 4 et 5 mai 2023 : Théâtre du Bois de l'Aune, Aix-en-Provence (13).
Du 9 au 13 mai 2023 : Théâtre des Bernardines, Marseille (13).

Yves Kafka
Mardi 2 Mai 2023

Nouveau commentaire :

Théâtre | Danse | Concerts & Lyrique | À l'affiche | À l'affiche bis | Cirque & Rue | Humour | Festivals | Pitchouns | Paroles & Musique | Avignon 2017 | Avignon 2018 | Avignon 2019 | CédéDévédé | Trib'Une | RV du Jour | Pièce du boucher | Coulisses & Cie | Coin de l’œil | Archives | Avignon 2021 | Avignon 2022 | Avignon 2023 | Avignon 2024 | À l'affiche ter




Numéros Papier

Anciens Numéros de La Revue du Spectacle (10)

Vente des numéros "Collectors" de La Revue du Spectacle.
10 euros l'exemplaire, frais de port compris.






À Découvrir

"La Chute" Une adaptation réussie portée par un jeu d'une force organique hors du commun

Dans un bar à matelots d'Amsterdam, le Mexico-City, un homme interpelle un autre homme.
Une longue conversation s'initie entre eux. Jean-Baptiste Clamence, le narrateur, exerçant dans ce bar l'intriguant métier de juge-pénitent, fait lui-même les questions et les réponses face à son interlocuteur muet.

© Philippe Hanula.
Il commence alors à lever le voile sur son passé glorieux et sa vie d'avocat parisien. Une vie réussie et brillante, jusqu'au jour où il croise une jeune femme sur le pont Royal à Paris, et qu'elle se jette dans la Seine juste après son passage. Il ne fera rien pour tenter de la sauver. Dès lors, Clamence commence sa "chute" et finit par se remémorer les événements noirs de son passé.

Il en est ainsi à chaque fois que nous prévoyons d'assister à une adaptation d'une œuvre d'Albert Camus : un frémissement d'incertitude et la crainte bien tangible d'être déçue nous titillent systématiquement. Car nous portons l'auteur en question au pinacle, tout comme Jacques Galaud, l'enseignant-initiateur bien inspiré auprès du comédien auquel, il a proposé, un jour, cette adaptation.

Pas de raison particulière pour que, cette fois-ci, il en eût été autrement… D'autant plus qu'à nos yeux, ce roman de Camus recèle en lui bien des considérations qui nous sont propres depuis toujours : le moi, la conscience, le sens de la vie, l'absurdité de cette dernière, la solitude, la culpabilité. Entre autres.

Brigitte Corrigou
09/10/2024
Spectacle à la Une

"Dub" Unité et harmonie dans la différence !

La dernière création d'Amala Dianor nous plonge dans l'univers du Dub. Au travers de différents tableaux, le chorégraphe manie avec rythme et subtilité les multiples visages du 6ᵉ art dans lequel il bâtit un puzzle artistique où ce qui lie l'ensemble est une gestuelle en opposition de styles, à la fois virevoltante et hachée, qu'ondulante et courbe.

© Pierre Gondard.
En arrière-scène, dans une lumière un peu sombre, la scénographie laisse découvrir sept grands carrés vides disposés les uns sur les autres. Celui situé en bas et au centre dessine une entrée. L'ensemble représente ainsi une maison, grande demeure avec ses pièces vides.

Devant cette scénographie, onze danseurs investissent les planches à tour de rôle, chacun y apportant sa griffe, sa marque par le style de danse qu'il incarne, comme à l'image du Dub, genre musical issu du reggae jamaïcain dont l'origine est due à une erreur de gravure de disque de l'ingénieur du son Osbourne Ruddock, alias King Tubby, en mettant du reggae en version instrumentale. En 1967, en Jamaïque, le disc-jockey Rudy Redwood va le diffuser dans un dance floor. Le succès est immédiat.

L'apogée du Dub a eu lieu dans les années soixante-dix jusqu'au milieu des années quatre-vingt. Les codes ont changé depuis, le mariage d'une hétérogénéité de tendances musicales est, depuis de nombreuses années, devenu courant. Le Dub met en exergue le couple rythmique basse et batterie en lui incorporant des effets sonores. Awir Leon, situé côté jardin derrière sa table de mixage, est aux commandes.

Safidin Alouache
17/12/2024
Spectacle à la Une

"R.O.B.I.N." Un spectacle jeune public intelligent et porteur de sens

Le trio d'auteurs, Clémence Barbier, Paul Moulin, Maïa Sandoz, s'emparent du mythique Robin des Bois avec une totale liberté. L'histoire ne se situe plus dans un passé lointain fait de combats de flèches et d'épées, mais dans une réalité explicitement beaucoup plus proche de nous : une ville moderne, sécuritaire. Dans cette adaptation destinée au jeune public, Robin est un enfant vivant pauvrement avec sa mère et sa sœur dans une sorte de cité tenue d'une main de fer par un être sans scrupules, richissime et profiteur.

© DR.
C'est l'injustice sociale que les auteurs et la metteure en scène Maïa Sandoz veulent mettre au premier plan des thèmes abordés. Notre époque, qui veut que les riches soient de plus en plus riches et les pauvres de plus pauvres, sert de caisse de résonance extrêmement puissante à cette intention. Rien n'étonne, en fait, lorsque la mère de Robin et de sa sœur, Christabelle, est jetée en prison pour avoir volé un peu de nourriture dans un supermarché pour nourrir ses enfants suite à la perte de son emploi et la disparition du père. Une histoire presque banale dans notre monde, mais un acte que le bon sens répugne à condamner, tandis que les lois économiques et politiques condamnent sans aucune conscience.

Le spectacle s'adresse au sens inné de la justice que portent en eux les enfants pour, en partant de cette situation aux allures tristement documentaires et réalistes, les emporter vers une fiction porteuse d'espoir, de rires et de rêves. Les enfants Robin et Christabelle échappent aux services sociaux d'aide à l'enfance pour s'introduire dans la forêt interdite et commencer une vie affranchie des règles injustes de la cité et de leur maître, quitte à risquer les foudres de la justice.

Bruno Fougniès
13/12/2024