La Revue du Spectacle, le magazine des arts de la scène et du spectacle vivant. Infos théâtre, chanson, café-théâtre, cirque, arts de la rue, agenda, CD, etc.



Augmenter la taille du texte
Diminuer la taille du texte
Partager
Théâtre

Avignon Off 2012 : Res Publica : un théâtre civique... une naissance heureuse au sein de la république des lettres

Avignon Off 2012, "Res Publica", Théâtre des lucioles, Avignon

"La famille devient tribu, la tribu devient nation. Chacun de ces groupes d’hommes se parque autour d’un centre commun… Le camp fait place à la cité… Cependant les nations commencent à être trop serrées, elles se gênent et se froissent…"
"La poésie devient épique…" Victor Hugo, préface de Cromwell.



© Frédéric Ruiz.
© Frédéric Ruiz.
Depuis la naissance de la première République, depuis Valmy et son cri prodigieux de "Vive la Nation !". Concept étrange qui jaillit des poitrines des pouilleux soldats de l’an II, la Res publique et la Nation indissolublement liées à l’origine sont tiraillées par des mouvements contraires. Épineux problème posé à la société et à l’État.

Après le travail ("La fourmilière") et la famille ("Roman des familles"), Alain Mollot s’attaque avec "Res Publica d’après des histoires vraies" au problème de la Nation.

Dans la méthode, le metteur en scène comme à son accoutumée collationne des témoignages, des perceptions individuelles de personnes impliquées dans des mouvements historiques, les restitue sur scène en autant de personnages constitutifs de légendes collectives.

© Frédéric Ruiz.
© Frédéric Ruiz.
Ainsi dans "Res Publica", le protagoniste, sorti du public, est-il un fonctionnaire anonyme et amoureux de ce droit public né d’une république romaine rêvée et peut être inaccessible. Et pourtant de ce rêve institué, de cette idée de bien commun connu de tous, vont jaillir sur scène, les forces du destin, des rires, des souffrances, des émotions, des tableaux… À commencer par le premier d’entre eux, au début vierge de tout signe, le tableau noir.

"Res Publica" : la chose publiée, la chose affichée. La Loi connue de tous. Le pot commun. Le personnage, nouveau coryphée, se souvient (bans publics bancs publics) de ce professeur de latin pédagogue à la fois amoureux de la langue et des hommes, et conscient de l’usure du temps et des mots. Il met en garde, par le biais de l’étymologie et de l’histoire des civilisations, contre l’emprise pernicieuse que certains hommes impérieux exercent sur le peuple, dépositaires de cet "Impérium" qui modèle à leur bénéfice les façons de pensées et tordent le sens des mots. Il transmet ainsi à ses élèves de plus en plus dissipés, mais aussi de plus en plus désireux de parler, des clefs précieuses qui permettent d’interroger le monde. Que signifient vraiment les mots ? Famille, tribu, patrie, peuple. Etc. Etc. Dialectique du pouvoir et de la liberté qui, dans un mouvement perpétuel, tend à gommer les repères stables.

© Frédéric Ruiz.
© Frédéric Ruiz.
Le spectacle enchaîne avec fluidité et rythme les mythes fondateurs propres à chaque génération : le cri de Valmy, la guerre et la Résistance, l’Algérie et la Patrie, la Grève et Mai 68, la Rationalisation de La Poste et le Service Public, la marche des beurs, les émeutes de banlieues et l’Intégration.

Dans la manière, le spectacle met en valeur le jeu de l’acteur et un plateau théâtral économe en effets. Partant d’une certaine aridité assumée, il se révèle plein de vitalité, de suspens et d’émotion. Les comédiens, dans une tension dramatique continue, apportent chair, expression, rire ou larme.

Si "Res Publica" interroge avec acuité les grands thèmes de la société française, il sait garder la proximité avec le spectateur. C’est une épopée dans laquelle chacun peut s’identifier, ressentir du plaisir et questionner le sens. Se divertir autant que s’instruire. En toute liberté et point de vue dans une forme de parade.

Ce qui est remarquable dans cette proposition scénique, c’est que la Nation ne se fige pas en un contenu. Plus qu’une esquive de la part du metteur en scène, c’est une intuition créatrice. La Nation se définirait comme un phénomène, le point d’émergence de son propre besoin d’apparition. La Nation apparaitrait aux moments critiques et se traduirait par l’expression du meilleur dans les caractères des hommes et femmes qui composent la société. Ainsi, sans la nommer, le spectacle évoque-t-il, de manière fugace, la figure de Germaine Tillion qui créera une opérette à Ravensbrück pour survivre et témoigner, elle et ses compagnes. Étincelle de joie au cœur de l’effroi.

Le message est à coup sûr ambivalent. Il est à la fois pessimiste et optimiste.

Pessimiste puisque la dégradation de la Nation semble inexorable, soumise aux lois communes du monde qui peut la voir disparaitre si l’on en croit Renan.

Optimiste puisque, par sa forme même, le type de représentation théâtrale mis en œuvre par Alain Mollot revitalise les signes, ravive la petite nation qu’est le public. Ce lieu collectif où se mesure le besoin de la fusion ou le désenchantement de la désunion. En l’espèce il s’agit d’une naissance heureuse au sein de la république des lettres : un théâtre civique qui suscite le meilleur de nous-même.

"Res Publica" est d’utilité publique.

"Res Publica"

© Philippe Lacombe.
© Philippe Lacombe.
D’après des histoires vraies
Conception et mise en scène : Alain Mollot.
Mise en texte : Guillaume Hasson.
Interviews : Elsa Quinette.
Avec : Kamel Abdelli, Joan Bellviure, Frédéric Chevaux, Véronic Joly, Stéphane Miquel.
Scénographie et costumes : Charlotte Villermet.
Conception sonore : Gilles Sivilotto.
Lumières : Philippe Lacombe.
Assistante à la mise en scène : Francesca Riva.
Cie La Jacquerie.
Durée : 1 h 20.

Avignon Off 2012
Spectacle du 7 au 28 juillet 2012.
Tous les jours à 18 h 25 (relâche le 22 juillet).
Théâtre des Lucioles, 10, rue rempart Saint-Lazare, Avignon, 04 90 14 05 51.

Jean Grapin
Mardi 26 Juin 2012

Nouveau commentaire :

Théâtre | Danse | Concerts & Lyrique | À l'affiche | À l'affiche bis | Cirque & Rue | Humour | Festivals | Pitchouns | Paroles & Musique | Avignon 2017 | Avignon 2018 | Avignon 2019 | CédéDévédé | Trib'Une | RV du Jour | Pièce du boucher | Coulisses & Cie | Coin de l’œil | Archives | Avignon 2021 | Avignon 2022 | Avignon 2023 | Avignon 2024 | À l'affiche ter




Numéros Papier

Anciens Numéros de La Revue du Spectacle (10)

Vente des numéros "Collectors" de La Revue du Spectacle.
10 euros l'exemplaire, frais de port compris.






À Découvrir

"La Chute" Une adaptation réussie portée par un jeu d'une force organique hors du commun

Dans un bar à matelots d'Amsterdam, le Mexico-City, un homme interpelle un autre homme.
Une longue conversation s'initie entre eux. Jean-Baptiste Clamence, le narrateur, exerçant dans ce bar l'intriguant métier de juge-pénitent, fait lui-même les questions et les réponses face à son interlocuteur muet.

© Philippe Hanula.
Il commence alors à lever le voile sur son passé glorieux et sa vie d'avocat parisien. Une vie réussie et brillante, jusqu'au jour où il croise une jeune femme sur le pont Royal à Paris, et qu'elle se jette dans la Seine juste après son passage. Il ne fera rien pour tenter de la sauver. Dès lors, Clamence commence sa "chute" et finit par se remémorer les événements noirs de son passé.

Il en est ainsi à chaque fois que nous prévoyons d'assister à une adaptation d'une œuvre d'Albert Camus : un frémissement d'incertitude et la crainte bien tangible d'être déçue nous titillent systématiquement. Car nous portons l'auteur en question au pinacle, tout comme Jacques Galaud, l'enseignant-initiateur bien inspiré auprès du comédien auquel, il a proposé, un jour, cette adaptation.

Pas de raison particulière pour que, cette fois-ci, il en eût été autrement… D'autant plus qu'à nos yeux, ce roman de Camus recèle en lui bien des considérations qui nous sont propres depuis toujours : le moi, la conscience, le sens de la vie, l'absurdité de cette dernière, la solitude, la culpabilité. Entre autres.

Brigitte Corrigou
09/10/2024
Spectacle à la Une

"Dub" Unité et harmonie dans la différence !

La dernière création d'Amala Dianor nous plonge dans l'univers du Dub. Au travers de différents tableaux, le chorégraphe manie avec rythme et subtilité les multiples visages du 6ᵉ art dans lequel il bâtit un puzzle artistique où ce qui lie l'ensemble est une gestuelle en opposition de styles, à la fois virevoltante et hachée, qu'ondulante et courbe.

© Pierre Gondard.
En arrière-scène, dans une lumière un peu sombre, la scénographie laisse découvrir sept grands carrés vides disposés les uns sur les autres. Celui situé en bas et au centre dessine une entrée. L'ensemble représente ainsi une maison, grande demeure avec ses pièces vides.

Devant cette scénographie, onze danseurs investissent les planches à tour de rôle, chacun y apportant sa griffe, sa marque par le style de danse qu'il incarne, comme à l'image du Dub, genre musical issu du reggae jamaïcain dont l'origine est due à une erreur de gravure de disque de l'ingénieur du son Osbourne Ruddock, alias King Tubby, en mettant du reggae en version instrumentale. En 1967, en Jamaïque, le disc-jockey Rudy Redwood va le diffuser dans un dance floor. Le succès est immédiat.

L'apogée du Dub a eu lieu dans les années soixante-dix jusqu'au milieu des années quatre-vingt. Les codes ont changé depuis, le mariage d'une hétérogénéité de tendances musicales est, depuis de nombreuses années, devenu courant. Le Dub met en exergue le couple rythmique basse et batterie en lui incorporant des effets sonores. Awir Leon, situé côté jardin derrière sa table de mixage, est aux commandes.

Safidin Alouache
17/12/2024
Spectacle à la Une

"R.O.B.I.N." Un spectacle jeune public intelligent et porteur de sens

Le trio d'auteurs, Clémence Barbier, Paul Moulin, Maïa Sandoz, s'emparent du mythique Robin des Bois avec une totale liberté. L'histoire ne se situe plus dans un passé lointain fait de combats de flèches et d'épées, mais dans une réalité explicitement beaucoup plus proche de nous : une ville moderne, sécuritaire. Dans cette adaptation destinée au jeune public, Robin est un enfant vivant pauvrement avec sa mère et sa sœur dans une sorte de cité tenue d'une main de fer par un être sans scrupules, richissime et profiteur.

© DR.
C'est l'injustice sociale que les auteurs et la metteure en scène Maïa Sandoz veulent mettre au premier plan des thèmes abordés. Notre époque, qui veut que les riches soient de plus en plus riches et les pauvres de plus pauvres, sert de caisse de résonance extrêmement puissante à cette intention. Rien n'étonne, en fait, lorsque la mère de Robin et de sa sœur, Christabelle, est jetée en prison pour avoir volé un peu de nourriture dans un supermarché pour nourrir ses enfants suite à la perte de son emploi et la disparition du père. Une histoire presque banale dans notre monde, mais un acte que le bon sens répugne à condamner, tandis que les lois économiques et politiques condamnent sans aucune conscience.

Le spectacle s'adresse au sens inné de la justice que portent en eux les enfants pour, en partant de cette situation aux allures tristement documentaires et réalistes, les emporter vers une fiction porteuse d'espoir, de rires et de rêves. Les enfants Robin et Christabelle échappent aux services sociaux d'aide à l'enfance pour s'introduire dans la forêt interdite et commencer une vie affranchie des règles injustes de la cité et de leur maître, quitte à risquer les foudres de la justice.

Bruno Fougniès
13/12/2024